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Comment écrire une histoire avec une chute

Comment construire une histoire avec chute ?  Pas de recette miracle pour trouver une idée sensationnelle mais une méthode de réflexion qui vous mettra sur la voie. Cet article aborde l’écriture d’une chute sous un angle pratique, en s’appuyant sur une nouvelle de Richard Matheson. Les plus audacieux pourront relever ce défi. Les références et les ressources se trouvent à la fin de cet article.

 

Il y a un début pour toutes les fins

On ne sait pas toujours de quelle manière commencer une fin. Comment faire converger les articulations d’un récit jusqu’à la chute d’une histoire ?  C’est à mon sens une question qu’on ne se pose pas suffisamment. Pour avoir côtoyé bon nombre d’auteurs et en avoir discuté avec eux, il ressort que c’est un aspect de l’écriture trop souvent négligé.

Bien sûr, l’inspiration ne doit pas être soumise au carcan de toutes les règles, mais savoir où l’on va reste le meilleur des échafaudages soutenant notre pensée. Amener une histoire à une fin qui en prend le contrepied nécessite autant de technique que de talent. Celles et ceux qui se détournent de la première en faveur du second font souvent fausse route.

N’oubliez donc pas de brancher votre GPS intellectuel avant de vous embarquer dans un texte. Sans quoi les risques de s’égarer, donc perdre du temps, voire ne pas arriver à destination seront réels.

 

À partir de quel moment la chute se construit-elle ?

On penserait volontiers, s’agissant d’un auteur ayant bien cogité son affaire : dès le début. En effet, il est logique de se dire que sachant de quelle façon on souhaite surprendre son lecteur, tout soit mis en œuvre à partir de la première ligne ou presque afin d’y parvenir.

Seulement, il est parfois compliqué de se passer d’une mise en place, aussi réduite soit-elle. Certes pas chez les auteurs comme Sternberg, proposant une idée fulgurante raclée jusqu’à l’os et déployée en quelques lignes. Une rareté seulement évoquée comme contre-exemple.

Dans la majorité des cas, on doit baliser notre parcours jusqu’au dénouement comme on disposerait des jalons. On veut que notre lecteur suive la voie qu’on décide de lui tracer, pas vrai ?

Je suis une légende de la chute

Pour illustrer mon propos, j’ai choisi la nouvelle Escamotage, de Richard Matheson, extraite du recueil Les mondes macabres. L’auteur notamment de Je suis une légende et de L’homme qui rétrécit possède peut-être avec ce texte l’une des chutes les plus originales de la littérature tous genres confondus, rien que ça.

Chute que je ne dévoilerai pas, bien sûr. Au passage, je tiens en peu d’estime celles et ceux qui divulgâchent. Non pas qu’il faille les guillotiner, la faute n’étant pas si grave. Mais j’affute la lame, au cas où.

Escamotage débute par un artifice assez classique, des écrits découverts par hasard et par on ne sait qui :

« (Pages reproduites d’après un cahier manuscrit trouvé, voici deux semaines, dans un drugstore de Brooklyn. Sur la même table était posée une tasse de café à demi vide. D’après les dires du propriétaire, cette table était inoccupée depuis plus de trois heures au moment où il remarqua le cahier pour la première fois.) »

Si ce procédé est devenu courant, Matheson s’en est servi avec une pertinence admirable, car cette introduction contient déjà en partie sa chute, on le comprendra lorsqu’elle surviendra. Voyez comme je vous invite subtilement à la découvrir au plus vite !

 

Pour préparer une bonne chute, n’ayez l’air de rien : c’est ce qui fait tout !

Quand une introduction faussement anodine trouve un écho formidable dans la dernière phrase, on peut considérer que l’affaire est dans le sac : le lecteur sera estomaqué, et ravi de l’être ! L’air de ne pas y toucher, vous le saisirez. Je pars de l’hypothèse d’un récit qu’on a construit de A à Z avant même d’en écrire le premier mot. Les histoires écrites au fil de l’eau n’ont ici pas lieu d’être, tant leur issue non préparée est aussi hasardeuse que friable.

Vous avez donc votre chute en tête. Qu’en faire ? Bien que ça puisse sembler paradoxal, il vous faut partir de la fin pour écrire votre début. Tout doit vous ramener à votre conclusion, dès votre premier mot évoqué précédemment. Matheson ne s’y prend pas autrement afin de nous attirer dans une histoire qui a comme prétexte un couple en crise. Il se sert de cette banale toile de fond pour nous relater la trajectoire d’un homme en pleine errance et dont le quotidien « s’estompe » peu à peu.

Mais comment l’auteur parvient-il à nous entraîner dans cet engrenage infernal aux côtés de son héros ? Tout simplement en enchaînant des faits qui se répètent sans qu’il soit possible de leur trouver une explication, en même temps qu’ils acquièrent leur propre logique. Car il faut une cohérence dans l’inexplicable.

Il procède ainsi jusqu’à ce que le personnage principal perde les repères de son existence un à un, le faisant s’interroger sur sa santé mentale. Et par là, amène le lecteur à se demander si ce que Matheson lui raconte se passe véritablement ou si ce qu’il relate est le récit d’une folie allant grandissant. La montée en puissance jusqu’à la chute s’opère ainsi de façon aussi astucieuse qu’implacable.

 

La stratégie de Charybde en Scylla pour amener une chute

Matheson s’ingénie donc à installer avec persistance une idée échappant à l’ordre normal des choses, trouvant son efficacité dans le fait qu’elle se greffe sur une trame des plus ordinaires. Ce n’est certes pas un schéma applicable à toutes les chutes, mais ça dit quelque chose de l’obstination dont on doit faire montre pour qu’un doute s’installe dans la tête du lecteur. Doute qui s’apparente parfois à une fausse piste, bien que ce ne soit pas le cas dans Escamotage, Matheson usant plus au cours de ce texte de la « stratégie de Charybde en Scylla ».

Il s’évertue par ailleurs à travers cette escalade vers le pire – une ascension programmée pour que la chute n’en soit que plus vertigineuse – à peindre avec justesse le portrait de son héros.

Ce que tous les auteurs ne prennent pas en compte, se satisfaisant d’avoir produit un bel effet au terme d’une histoire se révélant pour le reste indigente. Un peu comme ces films où l’essentiel du budget est mis dans les effets spéciaux quand l’équipe des scénaristes semble s’être mise en grève illimitée faute d’avoir reçu le moindre émolument. Une nouvelle à chute est un tout. Alors n’oubliez pas de payer le scénariste qui est en vous.

 

Ayez l’âme d’un « prestidigitauteur »

Un écrivain, pour surprendre son lecteur, pour ne pas dire le tromper avec bienveillance, doit détourner son attention avec autant de ruse que celle nécessaire à la réussite d’un tour de prestidigitation.

Faites-en sorte que dans le jeu de cartes que vous lui tendez, il pense avoir choisi de lui-même celle qu’il a retirée du paquet, ce qui n’arrive jamais. Sauf que pour votre nouvelle à chute, ce ne sera pas un éventail de cartes que vous lui proposerez, mais de possibilités. De fausses pistes.

Bref, servez-lui votre boniment, et quand vous sortirez un rhinocéros de votre chapeau alors que votre lecteur s’attendait depuis le début à vous voir en extirper un lapin, songez à le retenir : de stupéfaction, il pourrait chuter…

 

Couverture du livre Danses Macabres de Richard Matheson

Ce recueil contient la nouvelle évoquée dans cet article : Escamotage

Cliquez sur la couverture pour le commander en ligne

 

A votre tour d’écrire une nouvelle avec chute

L’exercice présenté ci-dessous vous apportera une méthode d’écriture, des exemples pour vous inspirer, ainsi que des suggestions afin de stimuler votre imagination.

 

Exercice de style n° 21

 

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