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La biographie : l’art de transcender la réalité

La rédaction d’une biographie ne se limite pas à la transcription d’enregistrements d’entretiens ou à reformuler à la sauce du jour de vieux papiers évoquant des célébrités disparues.  Raconter une vie nécessite de s’approcher de la vérité d’une personnalité et de la restituer de manière à rendre son récit juste et palpitant. Un biographe compétent sait que la quête de l’objectivité est illusoire, tout comme la flagornerie. Le vrai talent consiste à s’approcher au plus près de la réalité afin de faire percevoir la dimension d’une personnalité, la valeur d’un parcours, comme l’explique Frédéric Barbas dans son article.

Je feuilletais récemment La malédiction d’Edgar, de Marc Dugain (1), une biographie consacrée à ce personnage des plus complexes qu’a été John Edgar Hoover, l’homme qui durant presque un demi-siècle a régné sur le FBI et par là, a influé fortement sur plusieurs présidences. En relisant des passages au hasard, je suis tombé sur cette phrase qui m’a interpellé quant au travail d’un biographe : « La prétendue objectivité d’un mémorialiste est aussi nuisible à la vérité que l’intention de falsifier des faits. » Est-ce vrai ? Je vous invite à vous pencher sur la question…

Que chacun dise sa vérité

Quand la mémoire ment à la vérité

Même quand un biographe rapporte les faits avec la plus grande des rigueurs, il y aura toujours quelqu’un pour trouver à y redire. Tout bonnement parce que le matériau dont il dispose n’est pas fiable à cent pour cent. C’est impossible. Pour la simple raison que le matériau en question émane de sources tellement variées qu’une partie de ces dernières discrédite inévitablement certains points relatés. On sait qu’il existe une part de déformation de la réalité due notamment au côté faillible des souvenirs. Bien sûr, en recoupant les témoignages, on se rapproche d’une certaine réalité. Mais il existe autant de regards portés sur un événement que de personnes y ayant assisté ou participé, avec leur perception propre. La vérité est souvent affectée par les mensonges de la mémoire.

Les deux écoles du biographe

Raconter ce que quelqu’un a vécu  – et ce qu’il a été – sans se mettre à sa place est-il possible ? En ne considérant par exemple que les sphères dans lesquelles il a évoluées ou les actes qu’il a accomplis ? Ou bien faut-il tenter d’entrer dans sa tête avec le danger du prisme altérant notre vision des choses ? Il y a au moins deux écoles. Se contenter d’amasser les faits validés par la personne biographiée – en acceptant qu’elle puisse trop souvent se donner le beau rôle en « oubliant » certains détails, au risque qu’on verse dans l’hagiographie. Ou se livrer à une enquête en profondeur en n’omettant pas les propos contredisant ceux tenus par la personne dont on retrace la trajectoire. La biographie « idéale » tiendrait peut-être d’un mélange de ces deux approches, si tant est que ce cocktail puisse être cohérent.

Les joints légendaires

Un biographe doit donc faire la part des choses pour restituer celles qui paraissent le plus vraisemblable. Les biographies s’attachant aux personnes soumises à une forte exposition médiatique contiennent forcément quelques légendes, et celui qui les mentionne s’entoure souvent de précautions en s’en faisant l’écho. Il m’est revenu ceci en tête concernant un livre évoquant la vie de l’acteur Jack Nicholson : sur le tournage d’Easy Rider, pour une scène demeurée fameuse pour ne pas dire culte, « 105 joints d’excellente herbe mexicaine ont dû être consommés » en compagnie notamment de Peter Fonda (2). Ce n’est bien sûr pas vérifiable, mais ça participe de la construction d’un mythe. À ceci s’associe la question de savoir s’il faut, d’une manière ou d’une autre, « glorifier » – verbe douteux s’agissant de faire l’apologie de la drogue, je le concède – son sujet pour le rendre intéressant. La plupart du temps, les stars se suffisent à elles-mêmes sans qu’il faille en rajouter. En l’occurrence, Nicholson n’a nul besoin de ça, ces seules prestations cinématographiques parlant pour lui.

Chacun sa place

Une ennemie nommée fadeur

La qualité première d’une biographie doit être de nous apprendre des choses sur la personne concernée, c’est-à-dire tout ce qu’on n’a jamais lu, ou presque, ailleurs. Évidemment, dans les grandes lignes, on retrouvera ce à quoi tout le monde a eu accès depuis longtemps. Comme dans l’écriture d’un roman, c’est dans le détail  – l’anecdote, pour la scène évoquée plus haut – qu’une personnalité s’exprimera. S’il s’agit de reprendre ce qui a été dit ici ou là sans travail de recherche, autant s’abstenir : les lecteurs veulent s’y retrouver sans se voir infliger du réchauffé. Si l’on s’en tenait au strict plan littéraire, la biographie serait une longue nouvelle-portrait. L’étude d’une femme ou d’un homme dans ce qu’ils peuvent avoir de fascinant. Sinon, à quoi bon ? La fadeur est l’ennemie de la biographie.

Le murmure de l’auteur

Il revient au biographe d’interpréter certaines choses, mais pas de les réinventer. Il est tentant d’essayer de traduire la pensée de quelqu’un, qu’il soit disparu ou non. En se livrant à cet exercice, certains pensent avoir hérité du talent des personnes qu’ils dépeignent. Autant dire que c’est l’erreur à ne surtout pas commettre. Chacun sa place. La justesse de ton pour définir les contours de quelqu’un n’est pas aisée ; il ne faut ni être béat d’admiration ni se voir calife à la place du calife. Dans une biographie réussie, on doit entendre haut et clair la voix du personnage central et avec le retrait nécessaire, le murmure de l’auteur.

L’angle

Quelques biographes ont été longtemps au contact de la personne dont ils ont fini par retracer la vie. Ils ont donc pu se forger une idée de ceux dont ils comptaient imposer la stature. Cela fait-il d’eux de meilleurs biographes que d’autres ? Je n’en suis pas certain. Les mieux informés, oui. Les plus pertinents, non. Je l’ai dit à plusieurs reprises dans mes différents articles, c’est l’angle qui compte. Parler d’une personne, c’est la dessiner Et le moindre coup de crayon compte. Pour m’être essayé à portraiturer, je sais qu’une ombre sur un visage peut en modifier la physionomie jusqu’à le travestir. Que l’angle adopté peut déboucher, sciemment ou pas, sur une tromperie. Un bon biographe utilise des couleurs honnêtes. Et en la matière, William F. Nolan a dû être l’un des meilleurs peintres de cette spécialité, comme nous allons le voir.

Une biographie à canon scié

La loi du biographe

Nolan a été un proche de Steve Mc Queen, mais comme il le précise lui-même, il ne faisait pas partie du cercle de ses amis. Il a cependant été son confident, et la biographie qu’il a faite de cet éternel rebelle est pour moi admirable à tous points de vue. Il y a un ton traversant ce témoignage qui rend Mc Queen incroyablement vivant, et il faut de la vie, dans une biographie. L’homme qui a rendu célèbre la carabine Winchester à canon scié était un être autant meurtri que déterminé. Une arme raccourcie aussi célèbre que celle de Max Rockatansky, dans Mad Max, c’est dire. Deux francs-tireurs. Sous la plume de Nolan, la folle énergie qui a toujours habité Mc Queen semble jaillir des pages. C’est une volée de plombs. J’ignore si ce bouquin (3) est toujours disponible, mais si vous trouvez le moyen de vous le procurer, n’hésitez pas une seconde. Un petit passage pour vous faire une idée :

Le metteur en scène contrarié et déçu alla vers Steve :

« Bon, OK. Qu’est-ce qui cloche maintenant ? »

« Ce texte est bidon » dit Mc Queen. « Plat, minable. Quel est le con qui a écrit un truc pareil ? »

« C’est moi le con, me suis-je surpris à dire.

Silence de mort sur le plateau, alors que Mc Queen me dévisageait de son regard bleu-glacier. C’était un peu comme si je regardais le canon d’un revolver.

Qui êtes-vous ? » demanda-t-il.

« Nolan. J’ai écrit le scénario avec John Tomerlin, et ce passage est de moi. » Avant que Mc Queen ne réponde, j’ajoutais :

Mais vous avez raison, c’est de la merde ! J’ai mieux. »

À noter que Nolan a été l’un des scénaristes d’Au nom de la loi

Les blessures talentueuses

En me documentant pour cet article, j’ai vu que Steve Mc Queen, Stephen King, Jack Kerouac et Jack Nicholson, pour ne citer qu’eux, avaient eu une enfance assez compliquée. Aucune théorie à tirer de ça, sauf à se dire que des blessures précoces peuvent encourager le talent, pour ceux en étant dotés, du moins. Pour un biographe, chaque fêlure est exploitable. Il ne s’agit pas d’en faire tout un plat, mais d’estimer quels leviers ces départs délicats dans la vie ont pu actionner. Ça fait partie du job de s’interroger sur ces choses-là, sans verser dans le pathos mais en questionnant les circonstances. Écrire avec du recul ne signifie pas être neutre. Quand vous avez pour devoir de rapporter des faits, dites-vous qu’ils ne brilleront que sous votre éclairage. Il arrive un moment où l’avis du biographe est salutaire.

Jimmy Dean au volant de sa machine à écrire

En intitulant l’un de ses chapitres « Le James Dean de la machine à écrire », Steve Turner a opéré un brillant résumé de ce qu’a représenté Jack Kerouac : l’incarnation d’une génération brûlant la chandelle par les deux bouts. Dans ce magnifique bouquin à l’iconographie classieuse (4), on vit quasiment aux côtés de Kerouac, à portée de son ombre. L’homme qu’il a été vrombit au fil des pages, et c’est un délice de se plonger dans le vacarme littéraire de Turner. Son flot verbal rappelle avec élégance celui de Kerouac : « Heureusement pour la presse, Jack avait le physique et le comportement d’un rebelle : de beaux traits celtiques, un corps d’athlète, la chemise à col ouvert, le jean Levis et les souliers de travail. » S’ensuit la longue liste des métiers exercés par Kerouac, parmi lesquels chef de train et lecteur de scénarios. Un coriace pourvu d’une intelligence appartenant à d’autres cieux.

L’art du biographe

C’est une aventure, se lancer dans une biographie. On n’a pas toujours affaire à des gens rigolos, croyez-moi. Il faut être patient et attentif pour mener un tel projet à bien. Et sans cesse observer la personne qui s’adresse à nous en mesurant chacune de ses paroles. Les gens qui veulent qu’on mette leur vie en mots sont soucieux de la moindre syllabe, du moindre verbe. Ils ont besoin qu’on leur tende un miroir en espérant le plus flatteur des reflets. Il faut comprendre quelqu’un avant de parler de lui. C’est tout l’art du biographe…

Sources de l’article

  • La malédiction d’Edgar. Marc Dugain, Éditions Gallimard.
  •  Jack Nicholson – Une biographie. John Parker, Éditions Presses de la Cité.
  • Steve Mac Queen – La gloire, l’amour, la mort. William F. Nolan, Éditions Carrere-Michel Lafon.
  • L’ange déchu, une vie de Jack Kerouac. Steve Turner, Éditions Mille et une nuits.

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