Apprendre & Pratiquer le métier d'écrivain

L’enfance dans l’écriture

L’enfance de l’art que d’utiliser l’enfance dans l’écriture ? À voir ensemble, si vous le permettez.

S’il est un creuset servant à mon sens trop rarement d’encrier : c’est l’enfance. C’est pourtant là d’où l’on vient, on peut l’affirmer sans craindre de se tromper d’adresse. De ce territoire grouillant de souvenirs dont on pense souvent à tort que nos contraintes d’adulte les ont figés en un geste inachevé. Pourtant, une part de nos écrits doit sa vigueur actuelle à ce port d’attache fantasmé qu’on n’a jamais vraiment quitté. Car dans notre mémoire règne encore l’agitation de ces quais pas si lointains baignés par la jeunesse…

Remous d’images, couleurs d’idées

Les anciens émerveillements

L’enfance n’est que remous. Combien de choses se décident dans les pensées pêle-mêle de cette période ? Égouttoir intellectuel, brasseur du houblon de nos projets, rampe de lancement mille fois réajustée, l’enfance est un enivrement, un élan en désordre. Devenu auteur ou désireux de l’être, il n’en subsiste pas qu’un passé délavé à peine rehaussé d’un voile sépia. Même cent fois délayées par ce qu’on a vécu depuis, noircies de toutes nos tragédies ordinaires, les couleurs de nos anciens émerveillements peuvent encore jeter leurs chatoiements sous nos plumes de vieux bambins.

Oxygéner ses textes

Des images de temps révolus, il nous en vient parfois parmi des milliers d’autres, et dans mon cas assez régulièrement. Loin de me soustraire à l’eau vive de l’enfance, l’écriture au contraire m’y replonge constamment. Dans ce débit s’oxygènent mes nouvelles, puisque comme beaucoup j’ai conservé en moi de ces instantanés ayant frappé mon imagination il y a fort longtemps. Ils s’y sont fichés en attendant qu’un événement quelconque les en déloge, leur tour venant alors d’imprégner le passage d’un de mes textes.

Brûlure

Récemment, je me suis rappelé d’une matinée passée dans la ferme où habitaient mes grands-parents dans le Lot-et-Garonne. Si de nombreuses réminiscences y sont liées dans toute leur imprécision, il en est une dont la sensation paraît plus obstinée que les autres à persister. Celle d’une délicieuse brûlure sur mes paupières ; alors qu’émergeant à peine de l’agréable frisson de pierre que constituait le petit porche par lequel on accédait et sortait de la grande pièce principale, le soleil de juillet m’avait cueilli.

Remémorations

L’esprit réchauffé

Les yeux plissés par l’éclat de ces ciels d’un bleu franc qui vous sont une morsure, j’avais eu l’impression que pris dans cette lumière étourdissante, mon esprit aussi se réchauffait. Comme si on appliquait des serviettes tièdes sur mes idées. Est-ce une de ces remémorations que notre subconscient réinvente, ou pour le moins aménage ? C’est possible. Je n’ai pas la moindre certitude quant à ça et ce n’est d’aucune importance pour ce qui nous occupe aujourd’hui. Simplement, les cinq ou six lignes que je viens d’écrire pour évoquer cet instant-là, je les ai utilisées dans le contexte d’une histoire sur laquelle je travaille en ce moment.

Le ressenti transposé

La scène de ma nouvelle en chantier ne se déroule pas du tout dans la terre sèche d’une basse-cour, mais le long d’un champ herbeux en bord de route. Et au lieu de l’enfant que j’étais, c’est un homme qui se trouve là, attiré par un objet qu’il a aperçu alors qu’il roulait sur un chemin de campagne. Pas de clapiers à proximité, ni d’enclos où le cochon plongeait son groin dans une auge, pas plus que de poules caquetant alors que je m’avançais dans l’air d’été. Non, le décor familier de cette ferme ne correspondait pas à mon intrigue, mais le ressenti éprouvé, celui dont je souhaitais que le lecteur ait conscience, si.

Réadaptation

Changement de psychologie

Je vais maintenant tâcher d’effectuer le chemin inverse : considérer le monde en réadaptant ma vision d’adulte à la perception qu’un enfant pourrait en avoir. Cela implique de cerner au mieux la psychologie enfantine et adolescente, différente aujourd’hui de ce qu’elle a pu être, ce qui n’oblige en rien à la caricaturer. Plutôt, on essaiera de la comprendre à travers la façon dont notre société a évolué. Peut-être pas en bien, chacun se fera son avis, l’essentiel étant qu’il y ait là matière à écrire.

Les codes d’une époque

Il nous faut tenir compte de ces changements pour coller au plus près de l’enfance qu’on désire dépeindre. Pour prendre deux exemples célèbres, il y a un écart intersidéral entre les jeunes évoqués par Louis Pergaud dans La guerre des boutons et ceux de L’Orange mécanique d’Anthony Burgess. Si le propos et les milieux sont différents, il existe au moins deux points communs : l’appartenance à un groupe et l’affrontement entre deux bandes rivales. Le moins qu’on puisse dire est que le traitement n’est pas le même, puisqu’il découle d’une analyse de deux époques dont les codes sont incomparables.

Les différences de ce qui se ressemble

Loupiots et drougs

Autres similitudes : Lebrac, le héros du roman  de Pergaud a près de 14 ans, soit un an de moins qu’Alex DeLarge, le narrateur et personnage principal de L’Orange mécanique. Tous deux, à leur manière, ont soif d’en découdre pour bouter l’adversaire hors de leur territoire. Lebrac comme chef de la ribambelle de loupiots de Longeverne en « guerre » contre leurs homologues de Velrans, Alex et son gang de drougs (amis) versés dans « l’ultra violence ».

Bois et métal

Ils sont donc l’un comme l’autre des meneurs naturels, ce qui fait tout de même une passerelle entre eux. Mais là où pour moitié commence un charmant pont de bois, l’autre partie s’étire au-dessus des eaux de l’existence en une travée de métal rouillée de haine. Lebrac c’est la justice qui s’accommode avec espièglerie des règles, notamment scolaires et parentales, quand Alex rejette toutes formes d’autorité, les bafoue, existe contre elles et érige la déliquescence sociétale en dogme. Lebrac, c’est l’enfance qui explose d’un bonheur sauvage récoltant les horions de bagarres drolatiques. Alex accouche de son adolescence couteau en avant en éventrant la société qui l’a vu naître.

L’autre regard

Partant de ces profils sommaires, on ne décrit pas l’enfance de la même façon tant les constats divergents qu’on en établit la scinde avec brutalité. Il en est de même lorsqu’on relate la vie d’adultes placés selon l’environnement dans lequel ils évoluent et la période de l’Histoire à laquelle se déroule le récit qui nous est raconté. L’enfance, par ses schémas de pensée, amène un autre regard. Cette façon d’appréhender les choses qui nous entourent, il faut nous les rappeler comme on les percevait lorsque nous pouvions passer une demi-heure accroupi à suivre la déambulation toxique de chenilles processionnaires.

Se réapproprier l’enfance

Serez-vous de taille ?

Vous connaissez peut-être ces expositions interactives à visée expérimentale où sont disposés des meubles deux ou trois fois plus grands que leur taille normale afin qu’un adulte, à défaut de s’en souvenir, se rende compte  d’une vie à une autre échelle. On parle aussi, dans le cinéma, d’un long-métrage filmé « à hauteur d’enfant », suggérée comme telle par la façon dont on place la caméra. Et en littérature ? L’enfance est un univers séparé du monde adulte par une frontière suffisamment proche afin d’être franchie, mais encore trop lointaine pour discerner avec clarté ce qu’il y a au-delà. Un passage nécessitant pour l’auteur de s’approprier le mode de réflexion et la manière de fonctionner de ceux s’apprêtant à en prendre le chemin.

Se frotter à l’évolution

Élément sinon central, mais pour le moins symbole d’appartenance, le langage est bien sûr un des aspects de l’enfance qu’un auteur se doit d’observer. Si on peut craindre de s’y frotter en raison de sa vitesse d’évolution, les termes parfois déroutants pour les non-initiés ne constituent pas un obstacle à la compréhension générale du propos. Pour la simple raison qu’ils ne sont pas si nombreux que ça à dépasser la durée d’un phénomène de mode. Inutile donc, sauf dans le cadre d’une étude pointue, de chercher à en maîtriser toutes les subtilités.

Bon goût et mots périmés

Les « rudiments » du perpétuel renouveau lexical suffiront pour parler au plus grand nombre. Truffer les phrases de termes supposés définir les enfants ou les adolescents fera en revanche rapidement sombrer vos personnages dans le ridicule. Point trop n’en faut, l’essentiel étant de repérer ceux qui, par leur emploi constant et durable, jusque parfois l’intégration dans les dictionnaires, forment une base langagière solide et reconnaissable. À prendre aussi en compte la dévalorisation d’un mot qui, après avoir été sur toutes les lèvres des jeunes, a fini par être recraché comme un chewing-gum trop mâché que plus personne ne se remettra en bouche.

Soyez un geek littéraire

Il est également pertinent, quand on veut se mettre à la place des enfants/ados, de faire un tour d’horizon des réseaux sociaux en temps réel. De nombreux sites permettent de voir lequel correspond le mieux à un public donné selon les tranches d’âges, les centres d’intérêt ou la popularité. Dans le même ordre d’idée, un glossaire même succinct s’y rattachant pourra à l’occasion éviter qu’on vous considère comme perdu dans la jungle numérique, et par-là décrédibiliser votre approche d’une « communauté » de geeks.

Mettre la jeunesse en musique

Le rap de Luis Mariano

Enfin, pour terminer cette approche anthropologique non exhaustive, la musique ayant toujours pris une place importante comme identité d’une génération, se renseigner sur les tendances du moment où vous situez votre récit peut s’avérer bénéfique. D’ailleurs, on peut s’en servir pour caractériser un jeune des années 2020 se singularisant en écoutant sans relâche Luis Mariano ou un autre « dinosaure » quand les sons de rap, par exemple, trustent les premières places des charts. Ou, comme on disait avant, quand un disque de variétoche est en tête du Top 50.

De temps en temps

On peut noter comme exemple récent assez rigolo (ou pas) un épiphénomène intergénérationnel : un titre enregistré par John Lennon en 1978 (« Now and then », « De temps en temps » selon ma secrétaire bilingue), puis réarrangé par les Beatles, et de nos jours bidouillé grâce à (ou à cause de ?) l’IA, damer un temps le pion aux pointures de la scène musicale actuelle. Allez, je vais me réécouter Smells like teen spirit de Nirvana, ce vieux machin des années 90, et on va passer au paragraphe suivant entre deux riffs bien énervés.

Les histoires voraces

J’ai cité La guerre des boutons et L’Orange mécanique pour souligner le traitement d’un thème que, en dépit de quelques points de jonction entre les deux ouvrages, tout oppose. Puis j’ai exposé comment il est possible d’intégrer l’un de ses propres souvenirs à un récit fictif. Enfin, j’ai listé certains aspects permettant d’éviter qu’on nous jette des pierres en voulant maladroitement « faire jeune ». Bref, globalement, de quoi nourrir le « Qui, comment, pourquoi, quand, etc. » dont les histoires efficaces sont voraces. Oui, vous pouvez prendre des notes quant à mes méthodes de travail, moi aussi je les trouve épatantes.

Une rencontre

Présentation du corps

À présent, je tiens à vous présenter une histoire dont j’estime qu’elle fait partie des références ultimes des livres portant un regard adulte sur l’enfance, et inversement. Il s’agit de la sublime novella Le corps (Stand by me), qu’on trouve dans l’excellentissime recueil Différentes saisons de Stephen King, magnifiquement portée à l’écran par Rob Reiner. En période de fêtes, ils font des prix sur les superlatifs, autant en profiter. Le mieux restant que vous la lisiez vous-même après que je vous aurai donné de véritables bonnes raisons de le faire.

Le corps, ou la quête de quatre garçons dans le vent

J’ai déjà brièvement évoqué les Beatles dans cet article, mais les quatre garçons dont je vais maintenant vous parler ne se prénomment pas Paul, John, Ringo et George, mais Chris, Gordie, Teddy et Vern. Dans les années 60, les premiers sont en route pour la gloire, les seconds se dirigent vers un cadavre d’enfant. L’apparence du rêve pour les uns, la consistance du cauchemar pour les autres. Pour initiatique que soient ces deux trajectoires, on va s’intéresser ici à celle qui, poussée par le vent de la curiosité, fait se rencontrer l’enfance et la mort.

Le linceul de la nostalgie

Un costume mystérieux

Thème universel s’il en est, la mort envisagée  par le prisme de l’enfance n’est pas pour autant qu’un questionnement naïf. C’est certes un costume qu’on ne s’imagine pas endosser à dix ou douze ans – quoique –, mais dont à quinze on peut discerner chaque couture, même en ne comprenant que confusément qu’il est destiné de façon inévitable à devenir notre linceul. Confronté au décès d’un enfant, l’adulte a conscience à travers sa propre existence de tout ce qu’il lui sera refusé de vivre. Gamin, la mort est un mystère qui se précise à peine.

La carrosserie de l’âme d’enfant

Un enfant ne peut avoir de recul sur un tel vécu ni se projeter dans des accomplissements que seul un âge plus ou moins avancé permet d’entrevoir. Dans Le corps, ces considérations se frôlent sans se percuter frontalement. Mais disons que les éraflures ôtent un peu des couleurs vives de cette fragile carrosserie qu’est l’âme d’enfant. La grisaille de la réalité y laisse ses traces. L’un des jeunes héros, le narrateur,  dit ceci : « C’était un garçon de notre âge, il était mort, et je refusais l’idée qu’il y ait là quoi que ce soit de naturel, je la repoussais avec horreur. ». L’art de Stephen King a été que puisse se formuler dans l’esprit de son lecteur adulte la mort exprimée avec la justesse de paroles d’enfant.

Les souvenirs écorchés

Le corps, avant d’être une réflexion sur l’absence de logique dans un événement inéluctable, est avant tout un hymne. À ce que nos années d’insouciance ont parfois de solaire ; à l’étrange puissance des premières amitiés ; aux disputes dont l’encre cède aux lessives des rires ; à la nostalgie construite sous nos yeux, si solide qu’on sait qu’elle est faite pour durer ; aux cabanes dans les arbres de nos forêts d’espoirs ; à l’intensité des sourires éphémères ; aux genoux écorchés que sont nos souvenirs…