Apprendre & Pratiquer le métier d'écrivain

Les méfaits de la complaisance

La complaisance ne serait pas dérangeante si elle n’était pas si nocive. On parle rarement de ses méfaits ni de l’incapacité d’apprendre qu’elle génère…
L’anatomie est si bizarrement faite chez certains auteurs, débutants ou pas, qu’elle relie directement le nombril au cerveau. Appelons ça le nerf de la complaisance. Il est si bien tendu chez certain(e)s qu’il pourrait servir de corde à linge. Pour y étendre des feuilles fraîchement encrées dont elles ou ils sont convaincus qu’une fois sèches, il suffira de les assembler afin d’en faire une nouvelle ou un roman sans le moindre défaut. Pour être clair, je vais vous parler de l’indispensable remise en cause requise pour progresser dans son écriture.

” Chaque progrès dans l’art d’écrire ne s’achète que par l’abandon d’une complaisance. “
André Gide

L’enterrement des illusions

Le Graal en vitrine

Ça fait un bon bout de temps que je roule ma bosse entre deux paragraphes. Des dizaines d’années m’ayant donné l’opportunité de rencontrer bon nombre d’écrivains, les grandes gueules comme les discrets. Dans un cas comme dans l’autre, c’étaient des gens ayant réussi à se faire publier. Le Graal. Qu’ils soient insupportables de vanité ou adorables d’humilité, ils sont parvenus à ce que la plupart des personnes inscrites à L’esprit livre désirent : voir un jour ou l’autre leur nom sur la couverture d’un bouquin exposé dans la vitrine d’une librairie. Une consécration, pour nous tous qui écrivons. Oui mais…

Repose en paix, génie

…Mais les fiers-à-bras comme les plus mesurés, aussi différents soient-ils, ont un trait de caractère en commun au sujet de l’écriture pour celles et ceux étant parvenus à percer dans le milieu : ils ont fini par accepter l’inexistence du génie instantané. Et par répercussion, l’incontournable nécessité de considérer leurs écrits tels qu’ils sont, et non pas comme on rêverait qu’ils soient sans y consacrer le plus infime effort. Avant d’aller plus loin, je dois vous avertir que pour cet article, je dispose de deux balles dans mon barillet : la première était donc destinée au génie instantané. Paix à son âme.

La complaisance (deuxième cercueil)

Les apprentis-écrivains qui en s’admirant dans un miroir sont persuadés d’avoir la barbe de Victor Hugo et le regard intense de Jack London – et bien sûr le talent allant avec –, j’ai dû en croiser plus qu’une vaste prairie ne pourrait en contenir. J’exagère : disons un petit pré. Il n’empêche que chez ces gens-là pour citer un célèbre chanteur belge (non, pas celui qui est vivant : l’autre), j’ai là aussi souvent noté une caractéristique leur étant commune : l’absence totale ou presque de lucidité quant au regard qu’ils portaient sur leur texte. Et plus embêtant encore, un niveau de complaisance envers eux-mêmes tel qu’il représentait un sacré frein à leur apprentissage. Et ce n’est qu’à partir du jour où ils s’en sont rendu compte qu’ils ont commencé à apprendre leur métier. Tout ce qui avait précédé cette « révélation » représentait pour une grande part un travail vain et un monstrueux gaspillage de temps. Alors pour les personnes concernées, je vous incite vivement à jeter la complaisance au fond d’un trou et à la recouvrir de bonnes pelletées de terre épaisse. Ci-gît votre obstacle à l’apprentissage.

Quand l’auteur ne ment pas qu’à son lecteur

Le déni d’imperfection

Mais au fait, pourquoi se complaisant dans leurs erreurs, les auteurs les commettant et les répétant ne s’en aperçoivent-ils pas ? Et pourquoi ergotent-ils, pinaillent-ils, rechignent-ils au plus minuscule changement qu’on leur suggère ? La réponse est simple : leur forte estime de soi les empêche de mesurer l’insuffisance de leurs capacités réelles en matière d’écriture. Ils refusent donc d’accomplir la charge de travail incontournable pour que leurs ambitions littéraires soient en phase avec l’objectif qu’ils visent… pensant déjà l’avoir atteint. En me lisant, un certain nombre d’entre vous vont se dire : « Ok, il est bien gentil de nous raconter ça, mais en quoi ça me concerne ? » Eh bien, c’est précisément là où je veux en venir : à notre inaptitude plus ou moins passagère à se juger de manière honnête. Aux mensonges qu’on se raconte à soi-même. En voyant le melon dans l’œil du voisin et pas la pastèque dans le nôtre (il faut un peu dépoussiérer les vieilles expressions, de temps en temps).

Le talent à la virgule près

Vous n’êtes pas Hugo, et je ne suis pas London. Aucune allusion ici à leur talent pas plus qu’au vôtre dont je ne doute pas que vous en possédiez. Mais bien à la méticulosité mêlée de sévérité avec laquelle, je pense ne pas trop m’avancer, ils ne cessaient d’améliorer leur écriture. Et dont j’estime qu’il serait bon que tout un chacun s’inspire, en évitant de tomber dans un perfectionnisme tétanisant résumé par la fameuse formule d’Oscar Wilde : « J’ai travaillé toute la matinée à la lecture des épreuves d’un de mes poèmes et j’ai enlevé une virgule. Cet après-midi, je l’ai remis. » 

L’exigence et l’écoute

J’évoque ces trois écrivains-là, mais on pourrait en citer bien d’autres se montrant intraitables avec eux-mêmes. L’exigence plutôt que la satisfaction immédiate et l’écoute au lieu de la surdité intellectuelle doivent s’imposer à notre écriture. Ça semble évident, mais cela ne semble pas tomber sous le sens pour tout le monde. Pourtant, d’où part le fait qu’on parvienne à s’améliorer, qu’importe le domaine ? Du constat sans concession de nos lacunes. J’en possède mon lot, et si en avoir conscience ne suffit pas pour remédier à toutes, du moins cela me permet-il d’y réfléchir posément et d’élaborer une méthode de travail en m’appuyant sur les ressources disponibles en la matière tout en tenant compte d’un avis quand il me paraît correspondre au problème rencontré.

Retour vers le foutoir

L’art et la manière de friser le ridicule

Qu’il s’agisse de mon style, de la construction de mes histoires, de la gestion des péripéties, de la caractérisation de mes personnages ou de la vraisemblance de mes dialogues, je sais qu’en ne me considérant pas tel un crack absolu de l’une ou l’autre de ces techniques, je parviendrai à tirer le meilleur de moi-même. Et qu’en constatant mes progrès, ça me stimulera à continuer dans cette voie. Si je m’arrête sur mes seuls points forts et m’en contente, je laisserai en déshérence des éléments essentiels à la réussite d’une nouvelle ou d’un roman. Certains de mes premiers textes dont j’étais persuadé à l’époque qu’ils frisaient la perfection faisaient surtout des bouclettes au ridicule de mes paragraphes…

L’autre auteur

Alors, bien des années plus tard, passé la première horrification à la relecture de phrases ampoulées ne racontant rien d’intéressant, mises au « service » d’une narration qui quand elle ne lambinait pas partait dans tous les sens pour n’aboutir nulle part, sans parler des coups de théâtre dont le rideau mité laissait voir toutes les ficelles… bref, une fois le choc encaissé de m’être replongé dans ce foutoir littéraire, j’ai fait une découverte dont je vais vous faire l’aveu (non, je ne vais pas vous révéler où j’ai planqué les cadavres). En redécouvrant ces textes appartenant désormais à une autre époque, j’ai parfois ressenti l’impression que ce n’était pas moi qui en étais l’auteur…

Le flingue et la pelle

Je m’explique : ce n’était pas en raison de leur piètre qualité, mais pour le manque évident de travail qu’ils révélaient. Hormis quelques phrases tenant à peu près la route, il n’y avait quasiment rien à sauver. Tout ça parce qu’alors, certain d’être pétri de qualités que je me prêtais volontiers mais qui bizarrement n’apparaissaient jamais ou presque sur la page, je ne consentais pour ainsi dire pas à la moindre retouche. C’est que voyez-vous, en ce temps-là, je n’avais pas encore tué le génie instantané ni enterré mon obstacle à l’apprentissage. Alors si je puis vous donner un petit conseil : ayez toujours à portée de main un flingue et une pelle virtuels…

Témoignage d’auteur

Lea Herbreteau Auteure, écrivain et blogueuse. Elle raconte son expérience de correction de son ouvrage.

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