Apprendre & Pratiquer le métier d'écrivain

Personnage, confrontation et face à face

Le face-à-face permet au personnage de se confronter et de s’opposer à d’autres et ainsi de générer une tension tout en révélant des traits de leur personnalité. C’est aussi l’occasion d’orienter le récit vers une autre direction, de créer un nouvel enjeu, de révéler chez un protagoniste qu’on pensait avoir cerné une facette inattendue, bref, c’est un véritable facteur de changement dans une histoire. La ruse, l’intelligence, la cruauté, la persuasion, la pertinence, etc., tous les attraits du discours ainsi que ses aspérités, comme les conséquences induites par cette confrontation, font de cet exercice un passage valant bien qu’on s’y attarde…

Écrire pour mieux se faire son cinéma

Face à la colère

Bien qu’il ne soit pas présent dans tous les romans, le face-à-face entre les personnages représente un des points forts d’une histoire s’il est mené avec brio. En effectuant un pas de côté vers un autre art, je relève dans ce qu’on appelle les « films de procès » le soin tout particulier qui y est apporté. Non seulement parce que c’est bien souvent vers ce quoi l’intrigue tend, ou ce dont l’histoire découle, mais aussi parce que d’une certaine manière, cela peut parfois s’apparenter à un film dans le film, voire un court-métrage dans un long-métrage. À l’exception notable du remarquable Douze hommes en colère, échappant en partie aux règles du genre, les procès cinématographiques sont très codifiés et donnent lieu à des joutes verbales souvent théâtralisées.

Un combat de mots

La grandiloquence et les jeux de regards ne sont jamais très loin au cours d’une audience version 7ème art. Dans un livre, sans être moindre, l’impact par exemple de doigts tambourinant nerveusement sur une table dans l’attente d’un verdict ne produira pas le même effet qu’à l’écran. Cela ne fait pas de la littérature un parent pauvre du cinéma en ce domaine, car un écrivain sachant se montrer subtil tiendra aussi bien son lectorat en haleine qu’un réalisateur filmant les yeux angoissés de l’accusé s’en remettant totalement à la plaidoirie de son avocat quand ce dernier interpelle les  membres du jury – un passage obligé là aussi. Si le conflit est le sel d’une histoire, le face-à-face en est le piment : c’est le moment précis où les protagonistes s’expriment avec le plus de piquant possible, là où chaque argument avancé est destiné à descendre en flammes celui de l’adversaire du moment. Car il s’agit bien de ça : un combat de mots plus qu’une conversation.

La sensualité du carambolage

Le face-à-face peut bénéficier d’une stratégie mûrement réfléchie, le procès en étant le meilleur exemple s’agissant d’une façon professionnelle de confronter des vérités « arrangées » pour l’occasion. Moins élaborée, mais possédant tout de même un minimum de points construits avant que le choc frontal ait lieu, on trouve la dispute survenant suite à une querelle de voisinage, par exemple. Quand il existe déjà quelques précédents qui feront office de pièces versées au dossier du contentieux ayant mariné des mois durant dans des rancœurs recuites, il peut y avoir de la réplique de haut vol ! À l’inverse, la discussion animée succédant à un accrochage entre automobilistes possèdera rarement une structure très préparée, l’ego davantage froissé que la tôle favorisant peu les développements intellectuels profonds. Ce côté plus fruste ne relègue pas l’engueulade routière à un rôle mineur dans l’évolution du récit, car pouvant faire se retrouver de vieux amis d’enfance avec les conséquences souhaitées par l’auteur (des adolescents ne s’étant jamais avoué leur amour durant leurs années lycéennes se retrouvent par ce biais une fois devenus adultes et leurs embrassades de pare-chocs seront le prélude à des baisers plus sensuels ; une possibilité parmi tant d’autres, bien sûr).

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L’homme qui ne voulait pas perdre la face

Se faire face jusqu’à la mort

Dans un roman, les face-à-face donnant lieu à une explication musclée peuvent se solder par la mort d’un des deux rhéteurs. Cela peut constituer un nouveau départ dans la vie de celui ayant commis l’irréparable, comme c’est le cas de Ben Bradford dans L’homme qui voulait vivre sa vie (1). Je me permets de vous dévoiler cet aspect-là de l’histoire, car il figure en quatrième de couverture de ce roman de Douglas Kennedy. Le face-à-face en question intervient alors que le regard que Bradford jette sur son existence ne lui donne à voir qu’un échec malgré les apparences d’une vie confortable. Ses frustrations cristallisées chez celui à qui il rend visite conditionnent en partie la façon dont les choses vont tourner, ce n’est pas le fruit du hasard.

Le face-à-face, ou quatre étapes pour changer de vie

Cette scène, qui se déroule environ sur cinq pages et demie, conclut le premier tiers de l’histoire. Elle s’envenime à partir du moment où la véritable raison de la venue de Bradford au domicile de son rival prend brusquement le pas sur une lutte d’egos « classique ». Une fois cette joute atteignant son paroxysme, une limite est franchie la faisant évoluer sur un autre plan empêchant tout retour en arrière. Les étapes pour en arriver à ce stade-là sont les suivantes :

  1. Sur un coup de tête, le héros se rend chez son rival et trouve inopinément un prétexte pour passer un moment avec lui.
  2. La discussion, faussement courtoise au départ, dérape vers un terrain plus glissant.
  3. Le réel enjeu de la visite entraîne une conséquence dramatique qui poussera le héros à changer de vie, ce qu’il souhaitait faire depuis longtemps.
  4. Le face-à-face a permis au héros de se décider à franchir un cap de la plus brutale des manières. Le roman s’oriente alors vers une direction et des évènements les plus inattendus (vous pouvez le lire au plus vite pour découvrir lesquels, si ce n’est déjà fait).

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Où positionner stratégiquement un face-à-face ?

Le sens tactique de l’écrivain

On a vu avec L’homme qui voulait vivre sa vie la façon dont Douglas Kennedy se sert d’un face-à-face pour opérer une bascule dans son récit à la fin du premier tiers de son histoire. Je ne pense pas qu’il existe de règle absolue en la matière, mais l’endroit du roman où l’auteur introduit un face-à-face influe sur le déroulement de l’histoire, car il s’agit d’un choix narratif important. En théorie, il existe un avant et un après face-à-face, sans quoi, disons-le tout net, ce « procédé » sera vu comme un ratage. Considérant donc qu’il en résulte un changement en profondeur pour l’un des personnages, le plus souvent les deux, est-ce utile de l’amener assez rapidement dans le récit ou au contraire de s’armer de patience afin de le « nourrir » le plus possible ? Cela dépend du sens tactique de l’écrivain et de la structure qu’il désire mettre en place…

Doit-on commencer son histoire par un face-à-face ?

Rien n’interdit de débuter son récit par un face-à-face, cela pourrait même générer un effet rentre-dedans susceptible de happer le lecteur dès les premières lignes. S’il fallait y voir un inconvénient, ce serait la difficulté de ce même lecteur à se positionner quant au personnage qu’il souhaiterait voir triompher au terme de cet affrontement verbal. Or, certains apprécient de pouvoir d’emblée choisir leur camp, et d’applaudir mentalement quand une réplique fait mouche. Par ailleurs, jamais à l’abri d’un élan masochiste, le lecteur adore parfois haïr le personnage auquel ne va pas ses faveurs quand il prend – momentanément – le dessus sur son protégé. Je suis presque sûr d’avoir fait naître un sourire chez celles et ceux d’entre vous ayant récemment murmuré, en lisant un face-à-face où le héros se faisait malmener par son interlocuteur un « Ah le salaud ! » où se confondaient détestation et jubilation.

Doit-on terminer son histoire par un face-à-face ?

Aussi incertaine qu’un duel physique même lorsque les forces en présence semblent par trop inégales, la lutte psychologique se déroulant pour mettre un terme à une histoire est un excellent moyen afin d’étirer sans l’affaiblir le suspense jusqu’à la dernière ligne. L’auteur avisé fera en sorte qu’au cours de cet ultime face-à-face, aucun des personnages ne semble en mesure de prendre le dessus sur l’autre avant que la dernière phrase décide du « vainqueur ». C’est littéralement  à bout de souffle que s’inscrira l’issue de l’histoire, ou que surviendra la chute s’il doit y en avoir une.

Doit-on hiérarchiser les face-à-face ?

Il est bien sûr assez fréquent qu’un roman accueille plusieurs face-à-face, mettant ou non aux prises différents personnages, chose plus rare dans le cadre d’une nouvelle. Faut-il en ce cas les disposer par ordre d’importance, si jamais un tel classement peut être établi ? Selon les conséquences que chacun entraîne, il est en tout cas possible de doser ses effets, soufflant le chaud et le froid quand le perdant du face-à-face initial prend sa revanche 150 pages plus loin au cours d’un second acte où ayant appris de ses erreurs il se révèle plus fin rhéteur que la fois d’avant. Tous les retournements de situation sont donc permis lorsqu’un face-à-face fait suite à un autre en jouant sur l’évolution des personnages au cours du roman.

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Le face-à-face amenant une révélation, ou le secret de la  hache de guerre

Il arrive qu’une vieille affaire refasse surface, qu’un cadavre sorte du placard, qu’une honte familiale soit dévoilée, bref, qu’une révélation naisse d’un face-à-face. Après tout, comment être sûr qu’aucun secret ne reposait au fond du trou d’où l’on a déterrée la hache de guerre ? Des choses depuis longtemps enfouies remontent parfois à la mémoire d’une personne poussée dans ses derniers retranchements… Dans ce cas de figure, il faut avoir à l’esprit qu’une révélation peut  (doit ?) inverser le cours d’un face-à-face.

Face à vous

Pour achever cet article, je vous soumets un face-à-face de mon cru sous la forme d’une courte nouvelle. Petite fantaisie de ma part : les noms que j’ai utilisés sont ceux de personnages incarnés au cinéma par Clint Eastwood. Quelques indices vous indiqueront dans quels films on les a découverts. On s’amuse comme on peut !

Foin, divin, etc.

Une nouvelle de Frédéric Barbas

« Entrez ! aboya Munny.

—  Bonjour, monsieur le directeur, dit Callahan en refermant la porte de la vaste pièce avec précaution, comme si l’injonction de son boss en avait fragilisé l’encadrement. Il se tint debout sans rien ajouter, impressionné par les dimensions de l’endroit qu’il découvrait.

Munny releva brièvement ses yeux vifs de son ordinateur puis les rabaissa, l’air renfrogné, donnant l’impression qu’il s’adressait à son écran plutôt qu’à l’aide-comptable venant de pénétrer dans son repaire du dernier étage :

«  Ah oui, Callahan, c’est ça ? Vous avez sollicité un entretien », grogna-t-il en jetant cette fois un coup d’œil à son agenda, comme étonné que son carnet lui confirme qu’il avait bien accepté un rendez-vous avec ce sous-fifre. Il eut un geste vague en sa direction pouvant aussi bien lui signifier d’aller se faire foutre que de s’installer dans l’un des deux larges fauteuils lui faisant face. Callahan hésita un instant avant de prendre place dans celui de droite, son vieux cartable rebondi au cuir lustré posé à plat sur ses genoux.

« Soyez bref, votre temps c’est mon argent, dit Munny sèchement. Aucune pointe d’humour, fidèle à l’image de Pit Bull Terrier véhiculée par ses plus proches collaborateurs au sein de la boîte.

— C’est entendu, monsieur le directeur. Eh bien voilà, je souhaitais vous parler de quelque chose qui me turlupine au sujet des comptes de l’entreprise.

Callahan avait prévu d’attaquer l’entrevue par « Je tenais à vous parler », afin que Munny le sente décidé à aller au fond des choses. Qu’il le prenne au sérieux. Il s’en voulut d’avoir été timoré et se promit de se rattraper à la première occasion.

— Qui vous turlupine ? Il soupira, excédé. Pourquoi n’en avoir pas touché un mot à Stone, vous êtes bien son subordonné, non ?

Son subordonné. Dans la bouche de Munny, ça sonnait comme « son paillasson ». Callahan essaya de ne pas s’émouvoir outre mesure de cette tentative de déstabilisation des plus classiques. Il en avait connu, des Munny, avant celui-là. Mais pas d’aussi redoutables que lui, dut-il admettre en son for intérieur. Il repoussa l’autre mot lui étant venu en premier à l’esprit : d’aussi impitoyables.

«  Monsieur Stone est en effet mon supérieur hiérarchique direct, monsieur le directeur, mais le problème est que cette affaire le concerne de près. »

Si Munny perçut la menace contenue dans l’emploi délibéré du mot « affaire », il n’en laissa rien paraître. Il fit pivoter son fauteuil vers sa cave à cigares, une fantaisie à plus de six cents dollars. Elle trônait à côté de son luxueux bureau design aussi long, selon l’une des rumeurs bruissant dans les étages inférieurs, que la piste d’atterrissage d’un porte-avions. Callahan la jugea à peine exagérée.

Munny retira de l’humidificateur un Montecristo Petit Edmundo tout droit venu de Cuba. L’idée d’en proposer un à son interlocuteur ne parut pas lui traverser le crâne. Au lieu de quoi il considéra pensivement son employé en tenant le havane entre le majeur et l’index.

«  Vous n’avez quand même pas estimé nécessaire de me déranger parce que Stone s’est planté d’un chiffre ou deux au bas d’une colonne, si ? C’est en tout cas le genre de détail qu’un employé moins qualifié – moins coûteux – que vous n’aurait aucune peine à régler sans se croire obligé d’importuner son patron.

— J’aimerais que ce ne soit que ça, un détail…

Il s’interrompit à temps pour ne pas affaiblir son discours d’un énième « monsieur le directeur » et parvint à soutenir le regard hostile de Munny.

— Eh bien ? lâcha ce dernier. Vais-je avoir droit à une devinette d’aide-comptable ou bien allez-vous vous décider à me dire ce qui cloche ?

Callahan se racla la gorge comme il le faisait toujours avant de vérifier que sa balance tombe juste. Comme à chaque fois qu’il devait accomplir ou dire quelque chose engageant sa responsabilité.

— Il s’agit de détournement de fonds et de fraudes comptables. J’ai là des duplicatas d’appels d’offres, ainsi que la copie de huit mois de factures et…

Il ouvrit son cartable et en sortit une liasse de documents imprimés assez épaisse qu’il posa sur un coin du bureau malgré l’expression furibonde affichée par Munny. Celui-ci vit qu’il restait un gros paquet de feuilles dans le sac au cuir luisant.

— Holà, Callahan, ne vous emballez pas ! Vous avez été bombardé secrétaire du Trésor des États-Unis récemment, ou quoi ? Qu’est-ce qui vous prend de venir m’agiter toute cette paperasse sous le nez ? 

— Ce sont de sérieux problèmes que j’agite, pas de vulgaires papiers. J’ajoute que votre responsabilité pénale est engagée dans bon nombre de ces malversations. Presque toutes, en fait.

Munny ne laissa pas son caractère impulsif prendre le dessus, pour cette fois. Il se saisit d’un coupe-cigare, sectionna le pied de son Montecristo et en entrepris le fumage à froid durant une bonne minute, aussi absorbé par la détection d’arômes prometteurs que si Callahan n’existait pas. Puis il en enflamma le pied jusqu’à une combustion totale de la couronne avant de goûter le foin en une lente bouffée.

— Je connais des types qui pourraient vous faire regretter ces paroles, Callahan, murmura-t-il enfin…

— Oh ? Vraiment ? Eh bien de mon côté, je connais des types qui pourraient faire regretter aux vôtres d’essayer par quelque moyen que ce soit de m’empêcher de les répéter. Des gens à qui il arrive de se vêtir d’une toge noire quand ils officient au sein d’un tribunal. Et pour ce qui est… »

La sonnerie du téléphone le coupa dans son élan. Munny s’accorda le temps de prendre l’appel, qui s’éternisa. De temps à autre, il regardait posément Callahan en soufflant des volutes de fumée. Il en était à plus de la moitié de son cigare, savourant ce que les spécialistes nommaient le divin quand enfin il raccrocha. Il parut un instant distrait puis fixa cet homme qui le défiait.

« Vous disiez ?

— Que pour ce qui est d’en avoir touché un mot à Stone, je lui en ai bien glissé un à l’oreille avant de monter jusqu’ici troubler votre quiétude. Un nom, plus exactement. Celui d’un avocat, afin d’être précis. Stone a beau être une sacrée tête de mule, il a fini par entendre raison. Il sait parfaitement qu’il est mouillé jusqu’au cou, mais que le donneur d’ordres, c’est vous. Ça fera une différence lors des audiences. Je pense qu’ils vont sabrer un magnum en l’apprenant.

— Ah oui, une différence dont vous rêvez… comme vous rêvez d’un monde où l’agneau ne hurlerait qu’après s’être repu du sang du loup. Où une laine plus dure que l’acier serait impossible à tondre. Où les faibles dévoreraient les forts. Où les riches paieraient ce qu’ils doivent sans rien se mettre dans leurs poches. Un monde qui n’existe qu’à l’état de chimères, Callahan. Alors vous feriez bien de vous activer pour que tout ce merdier embaume la rose le plus vite possible, c’est compris ? Et personne ne rendra visite à votre famille ni à vos amis. »

De son Montecristo dont il ne restait qu’un tiers, il semblait menacer l’aide-comptable dans un geste d’une théâtralité qui fit sourire ce dernier.

« Dites-moi, Munny, la partie que l’on fume en dernier porte un nom chez les amateurs de cigares, n’est-ce pas ?

Son patron le dévisagea sans comprendre.

— Oui… le purin. Pourquoi ?

— Parce que c’est là où je vous abandonne, monsieur le directeur. »

L’homme qui voulait vivre sa vie, Douglas Kennedy, Ed. Belfond

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