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Au bonheur des mots : ce petit texte qui éclaire les plus grands

Le terme « petit texte » regroupe des formes brèves : fables, épitaphes, la nuance, l’épigramme, le sous-titre et bien d’autres encore. Elles permettent de mettre en valeur un texte plus long. Cet article vous explique comment ces formes très (très) courtes d’écriture peuvent agrémenter vos textes, avec des exemples tirés de l’ouvrage Au bonheur des mots.

 

Au bonheur des mots

J’aimerais vous recommander l’ouvrage de Claude Gagnière, Au bonheur des mots (Éditions Robert Laffont). Son titre complet (prenez votre souffle) vous en dira plus long tant sur sa valeur instructive que sur ses vertus lubrifiantes pour les zygomatiques : Encyclopédie souriante et irrévérencieuse de la culture et des lettres françaises, à l’intention des esprits peu chagrins soucieux d’enrichir leurs connaissances sans pour autant s’ennuyer.

Ouf ! me direz-vous.

Plus de 700 pages, ça se pose là. Mais ne craignez rien : loin d’être indigeste, il est croustillant. Paru en 1989, il n’a pas pris une ride. En revanche, nul doute qu’il fera naître quelques ridules rieuses au coin de vos yeux si jamais vous décidez d’en entreprendre un jour la lecture.

Je ne compte pas le chroniquer, puisque ce n’est pas un récit de fiction, ni en dresser un résumé, car c’est impossible. Simplement, je souhaitais aujourd’hui partager avec vous le goût des petites lectures proposées au fil des pages de cet abécédaire de la cocasserie littéraire, s’il m’appartenait de devoir à mon tour le définir.

Et surtout, voir ce qu’on peut retirer, dans le cadre d’une écriture au long cours, d’une fable-express, d’une épitaphe, d’une nuance, d’une épigramme et même d’un sous-titre.

 

La fable-express, ou la voie rapide de la pensée

La fable-express, ou fable express, est un genre littéraire mineur, qui s’illustre par des textes brefs en vers et à caractère humoristique. (Wikipédia). Pour comprendre ce que cette sœur cadette de la fable a de si savoureux, Claude Gagnière nous propose entre autres ce petit bijou de Willy :

« Quand Jeanson descend à l’Hôtel de Sens

Il va voir, avant toute autre personne,

La grosse servante aux appas puissants.

Moralité :

Sa première idée est toujours… la bonne. »

 

La moralité est une constante souvent facétieuse de la fable-express, qui ramenée à une nouvelle pourrait s’apparenter à une chute, ce en quoi ce genre est susceptible d’intéresser les nouvellistes œuvrant dans le registre comique.

Il faut ainsi adapter son texte sans recourir à la structure codifiée de la fable-express tout en conservant ce qui en fait son sel. Pour cela, j’ai accompli le chemin inverse, reprenant à peu près la formulation de Willy afin de la traiter à la façon du récit :

Sitôt descendu à l’Hôtel de Sens, Jeanson eut en priorité à l’esprit la grosse servante aux appas puissants ; décidément, sa première idée était toujours la bonne !

Bien sûr, j’ai procédé en partant d’un matériau existant afin de capter l’essence de la fable-express : c’est un mécanisme qu’il est loisible à chacun de mettre à son profit, pourvu que demeurent le rythme, l’enchaînement de la fable-express et son aspect drolatique.

 

Une épitaphe pour rendre un personnage plus vivant ?

Deux exemples parmi ceux, nombreux, cités par Gagnière :

On affirme que, sur une tombe du cimetière de Rennes, on pouvait autrefois lire ce quatrain vengeur :

Ci-gît, dessous ce marbre blanc,

Le plus avare homme de Rennes.

S’il est mort le jour de l’an

C’est pour ne pas donner d’étrennes.

Et Gagnière de s’interroger avec malice : « L’auteur était-il un parent déshérité ? »

 

Le second :

Sur la tombe d’une jeune danseuse :

Ô terre, sois-lui légère,

Elle a si peu pesé sur toi.

 

L’épitaphe comme approche singulière d’un personnage

On le voit, une épitaphe peut couronner même l’humour le plus terre à terre ou se révéler d’une mélancolie saisissante, et dans un cas comme dans l’autre restituer un peu de ce que fut  le défunt.

Il est ainsi possible d’en inclure une à votre histoire pour donner davantage de relief à un personnage de manière assez singulière. Une fois n’est pas coutume, je vais m’auto-citer :

« Ma mère, à qui je disais presque tout, me tenait pour un garçon ayant une vision assez complexe du monde héritée d’un père possédant l’épitaphe la plus originale du cimetière de notre ville de poche : À notre mari et père aimé, si cachottier qu’il est mort sans dire pourquoi. »

Dans cette nouvelle (Les débris d’euphorie), j’ai choisi d’introduire ainsi le personnage du père, que l’on retrouvera par la suite. Le lecteur accède par ce biais assez inattendu à des informations en dessinant les premiers traits.

Certainement d’autres emplois seraient-ils envisageables, comme dans le cadre d’une intrigue policière ou d’une chasse au trésor, où elle tiendrait lieu d’indice. Il ne s’agirait pas de la première enquête dans un cimetière !

 

La nuance : un moyen subtil de créer des effets

Gagnière le souligne avec beaucoup de justesse : « En définitive, un monde est d’autant plus harmonieux que la nuance y règne. » Son appréciation s’étendant naturellement au vocabulaire. Et que recherche en partie un auteur en écrivant une histoire ? De la fluidité, un propos clair, une écriture agréable : de l’harmonie.

Au bonheur des mots étant placé sous le signe de la bonne humeur, son auteur privilégie bien sûr les nuances dans ce qu’elles ont de plus amusant, en rapportant cette anecdote, notamment :

Le général de Gaulle ne se contentait pas d’être un grand homme ; il était aussi un homme grand (1,94 m) et il avait en sainte horreur qu’on osât se comparer à lui. Quelqu’un qui le dépassait de quelques centimètres lui fit remarquer :

« Mon Général ! Je suis plus grand que vous !

— Plus grand avez-vous dit ? Vous êtes simplement plus long ! Ne pas confondre ! »

 

Pour nuancer, soyez armés !

J’imagine que l’impudent, se sentant toisé, s’est mis à rapetisser !

Cependant, si de Gaulle a pu se permettre de remettre cet homme à la place qu’il estimait lui revenir (soit quelques étages sous le sommet de l’État coiffé du képi à feuilles de chêne), c’est parce que les mots ne lui manquaient pas. Et qu’il savait pertinemment jouer de la polysémie.

Aussi est-il préférable de s’armer d’ouvrages de référence couvrant ce domaine afin de nuancer au mieux son discours et d’en obtenir des effets humoristiques ou surprenants, et qui dans tous les cas seront autant de clins d’œil à votre lecteur. Ce dernier sera sensible à cette marque d’attention complice, soyez-en sûr !

 

L’épigramme, cet assassinat textuel souriant

Une épigramme, comme le rappelle Gagnière, est « une courte pièce de vers qui se termine sur un trait piquant et drôle. » Celle qui suit respecte pleinement le cahier des charges ! On la doit, nous apprend Claude Gagnière, au comédien Sylvain (1851-1930), trouvant dans cet exercice l’instrument raffiné de sa vengeance à l’égard d’un critique ne l’ayant pas épargné :

Ce monsieur qui toujours bougonne

Mériterait des coups de pied

Dans un endroit de sa personne

Qui le représente en entier.

 

C’est envoyé, on le devine, avec élan ! Mais comment planter une épigramme dans le cœur d’une histoire, si ce n’est en l’utilisant dans sa fonction première lorsqu’elles fleurissaient dans les salons littéraires aux XVIIème et XVIIIème siècles ?

 

Quelques pistes :

Dans un roman mettant en scène un corbeau qui se servirait de ce petit poème au vitriol pour harceler ses victimes, dénonçant ainsi leurs supposés travers ou leurs prétendues fautes.

Pour précéder les différentes parties d’un livre afin d’en annoncer de manière sibylline un personnage détestable ou un fait fâcheux, avertissement dont le lecteur se réjouirait de découvrir l’écho. Une sorte de « teasing » à l’ancienne !

La signature d’un criminel laissée sur chacune de ses victimes, etc. Vous en trouverez bien d’autres !

 

Et pour ceux s’économisant les méninges

Qu’ils n’attendent pas pour être sagaces

Que leurs neurones soient comme des linges

Que j’essorerais à leur place !

 

 

Le sous-titre ou le Faux modeste

Au moment de donner un titre à un roman dont la teneur est toute contenue dans un prénom, l’auteur hésite : sera-ce suffisamment attractif ? Le risque est grand de voir un long travail ne pas rencontrer le succès si son lectorat potentiel s’en désintéresse faute d’un titre vendeur.

C’est pourquoi, nous dit Claude Gagnière, « Deux précautions valant mieux qu’une, ne serait-il pas avisé de donner à la pièce ou au roman un deuxième titre plus explicite et plus racoleur ? »

Et c’est à la conjonction « ou » que revient l’énorme responsabilité de jeter une passerelle entre l’intention première de l’auteur et la certitude qu’elle soit comprise, ou au moins plus parlante, en lui adjoignant ce sous-titre.

Les plus célèbres s’y sont résolus :

  • Cécile ou l’École des pères (Jean Anouilh)
  • Amédée ou Comment s’en débarrasser (Eugène Ionesco)
  • Ada ou l’Ardeur (Wladimir Nabokov)
  • Laurette ou le Cachet Rouge
  • Etc.

Eh bien, allez-vous me dire, je ne vais pas truffer mon histoire de sous-titres, tout de même !

Certes non, on n’y comprendrait rien !

Mais songez à l’usage tout simple que vous pourriez en faire, pour une fois encore, dans votre récit,  « épaissir » votre personnage ou renforcer un sentiment à l’aide de ce modeste « ou » :

« Je vis entrer Stéphane ou la Désolation incarnée. »

« C’était ma vie ou le Grand ratage. »

 

Ce que depuis longtemps a dit le fabuliste…

Ayant débuté ce tour d’horizon par la fable-express, j’emprunterai pour finir à son aînée la fable ce que sa plus grande figure emblématique nous enseigna : en littérature comme en tout, on a souvent besoin d’un plus petit que soi…

 

Au bonheur des mots Un ouvrage indipensable dans votre bibliothèque ! 😉

 

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