Apprendre & Pratiquer le métier d'écrivain

Comment créer un personnages doté d’une vraie sensibilité ?

Sensibilité : propriété de l’être humain sensible (traditionnellement distinguée de l’intelligence et de la volonté).

Sensible : capable de sentiment, apte à ressentir profondément les impressions.

Que faut-il faire pour que le lecteur accède à ce qui demeure presque impalpable dans la réalité ? Comment faire en sorte de lui permettre de toucher du doigt les sentiments du personnage ?

Dans la littérature, point de sensibilité, sans crédibilité ni cohérence

Alimentez la réflexion du lecteur par le personnage

Après avoir élaboré l’architecture d’une histoire, on doit faire évoluer des personnages à l’abri de la charpente qu’est ce plan. En théorie, on sait qui fait quoi, et dans notre esprit la destinée de chacun est connue. S’il n’est pas obligatoire d’attribuer à l’ensemble des protagonistes un schéma intellectuel fouillé, ceux qui occuperont le devant de la scène auront la lourde tâche de fournir matière à cogiter à notre lecteur. Avec en toile de fond le discours anecdotique des troisièmes couteaux et le manichéisme de certains seconds rôles, la profondeur viendra de la façon dont votre tête d’affiche pense et agit, de ses failles comme de ses atouts.

Apprenez à connaître votre personnage

Posez-vous des questions par rapport à votre personnage comme vous le feriez pour une personne rencontrée dans la vie réelle : qu’est-ce qui peut le rendre fou furieux ? Qu’est-ce qui risque de l’attrister ? Quels sont ses rêves ? Quels sacrifices consentirait-il pour les réaliser ? Aimerait-on l’avoir pour ami ? Après tout, vous êtes amené à le côtoyer un certain bout de temps, alors autant savoir à qui vous avez affaire. Créer un personnage ne garantit pas de le faire progresser logiquement si on ne prend pas soin de sonder son âme – oui, il faut le plus sérieusement du monde considérer qu’il en possède une.

Menez votre personnage à la baguette pour éviter les fausses notes

La différence de taille entre une personne de chair et de sang et un être de papier est qu’il nous revient d’orchestrer la totalité des émotions de ce dernier. Les changements que l’on peut opérer chez les autres dans notre quotidien sont évidemment – et heureusement – limités par leur propre personnalité. L’unique contrepouvoir dont le personnage est détenteur réside dans la cohérence du récit. Si un auteur lui fait prendre des décisions allant à l’encontre de la logique globale de son histoire, les deux perdront toute crédibilité.

Sachez réfléchir à la place de votre personnage

Afin d’éviter qu’un personnage agisse en dépit du bon sens, il y a un préalable à respecter : l’avoir parfaitement cerné avant sa première apparition. Il ne doit pas se mettre à exister au moment où il est évoqué la première fois, mais bien en amont grâce au travail préparatoire que vous aurez effectué. Pour ce qui nous intéresse aujourd’hui, c’est ce qui l’affecte ou le stimule qui compte, ce qui conditionne sa réflexion. Cela passe par la constitution d’un vécu déterminant ses choix, ses réactions, ses croyances, ses craintes, etc. Ce qu’il est au fond de lui et qui influencera votre histoire de manière significative. Ce que le lecteur retiendra de lui après avoir refermé votre livre.

Créez vraiment des relations d’intimité

Faites-en sorte que votre personnage devienne un intime du lecteur

On n’est vraiment touché que par ce qu’on perçoit de viscéralement sincère. Voilà ce que j’entends notamment par vraie sensibilité. Hors les notions de bien ou de mal, c’est ce qui nous frappe. L’éclat de pitié dans l’œil du monstre ou la lueur de défi dans le regard du condamné valent tous les discours. Comment traduire ça ? Pour que le lecteur en éprouve toute la force, il faut que le personnage lui devienne non seulement familier, mais pour ainsi dire intime. Il ne faut pas y voir un empêchement à surprendre le lecteur en rendant le comportement du personnage trop prévisible, mais la possibilité d’accéder aux motivations de ce dernier.

Devenez le médecin de votre personnage

Évitez de présenter une scène importante sans passer par le filtre des émotions du personnage, comme la facilité nous y pousse en employant ce genre de phrases : « Jack embrassa Rose passionnément » ou « Rose gifla Jack sèchement » (on dirait bien qu’elle n’a pas apprécié le baiser). Vraiment, dit ainsi, qui est-ce que ça transporte, qui cela émeut-il ? Mon exemple peut paraître caricatural, pourtant cette pauvreté de traitement est très répandue. Pourquoi ? Parce qu’une formule toute faite remplace dans l’esprit du lecteur la nécessité de la réflexion. C’est une dénutrition passionnelle et intellectuelle, ni plus ni moins.

Utilisez gifle et baiser pour faire vibrer votre personnage (et votre lecteur)

Un baiser comme une gifle, et  tous les motifs de chamboulement, acquièrent leur puissance dans l’affolement d’un cœur, celui sur lequel votre stéthoscope d’écrivain doit constamment demeurer appuyé. Chaque réaction étudiée pour interpeller votre lecteur peut bénéficier du bagage émotionnel de votre personnage. Cela exige d’être en permanence à son écoute, c’est-à-dire questionner le vécu élaboré par vos soins dès qu’il est de nature à conférer toute sa logique à une situation. Quand vous estimez qu’une réminiscence peut accroître la crédibilité d’un comportement et/ou en amplifier la portée, recourez-y.  

Comment utiliser votre sensibilité d’auteur ?

Embrassez la cause de votre personnage

Rappelez-vous qu’une des règles d’or est de vous servir des racines de votre personnage afin que votre lecteur mesure l’ampleur de ce qu’il ressent au moment où il le vit. Mettons que le Jack de mon exemple se soit juré de ne plus aimer une autre femme que la sienne – appelons-là Léa –, disparue tragiquement. Ce qu’il éprouvera en tombant de nouveau amoureux, malgré sa promesse, imprégnera ce baiser d’une charge émotive dépassant le cadre de la séduction ou de l’envie. À chacun de traduire ce sentiment conflictuel de sorte que cet instant marque votre lecteur plus durablement qu’un « simple » élan passionné. Jusqu’à, pourquoi pas, en faire un point de bascule de votre récit ou dans l’évolution de votre personnage.

Il ne le comprit pas sur le moment, mais le baiser que Jack donna à Rose incendia son serment. Il n’en resta que des cendres sans signification ni réelle importance. Jamais dans son esprit le visage de Léa ne parvint à en renaître. Un phénix mourait, peut-être pour une chimère.

Frappez l’imagination de votre lecteur avec la gifle de votre personnage

Porter la main sur quelqu’un n’est jamais anodin, aussi quand la Rose de mon exemple baffe ce pauvre Jack (qui peut-être l’a mal embrassée, après tout), il peut être intéressant de savoir ce qu’au-delà de son côté impulsif ce geste possède de révélateur. Bien sûr, vous aurez auparavant pris soin d’informer votre lecteur d’une situation où, encore gamine, une Rose victime de parents maltraitants voyait son univers d’enfant s’effondrer. D’abord évoqué sans entrer dans le détail, ce passé prendra toute sa dimension au terme d’une scène sous haute tension.

En s’abattant violemment sur la joue de Jack, la main de Rose ne venait pas seulement de combler la distance la séparant du visage du jeune homme, mais avait aussi traversé les années. Une fois la gifle administrée, elle se mit à trembler tandis que remontaient en elle des images refoulées depuis tout ce temps. Dans le regard abasourdi de Jack, elle découvrit ses propres yeux d’enfant adresser un lourd reproche à la femme qu’elle était devenue.

Renvoyez son propre écho à votre personnage

Quand un auteur crée une fêlure chez son personnage, qu’il l’élargisse ou la referme, l’essentiel est qu’il en fasse toujours quelque chose. L’écriture est une armée de mots régnant sur l’esprit du lecteur grâce à des stratégies. On ne doit jamais évoquer une tuile qui tombe d’un toit sans qu’elle finisse par heurter un crâne. Quand cette tuile est une des émotions définissant la sensibilité de notre personnage, il faut être certain qu’elle atteigne sa cible. Autrement dit, visez juste quand la question se posera de savoir à quel moment un trait de votre personnage esquissé au premier chapitre trouvera un écho cent pages plus loin.

Distillez une part de votre sensibilité dans votre personnage

En tant que personne, on hésite parfois à se dévoiler. Certains de nos personnages nous servent à projeter ce que nous sommes, et ce sont alors nos propres sensibilités qu’on donne en pâture à notre lecteur sans qu’il le sache – bien que parfois il flaire l’odeur du sang d’encre. Difficile d’être mieux placé que soi pour étaler sous plusieurs couches littéraires divers ressentis, les choses qui nous taraudent comme celles dont on estime pouvoir parler en connaissance de cause : tout cela servira à la fois notre pensée et notre personnage. Quand nous pleurons, c’est lui qui se mouche !

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