Apprendre & Pratiquer le métier d'écrivain

Comment rendre un personnage charismatique

Première partie

Quand la fadeur engendre l’ennui

Faites de l’œil à votre lecteur

On oublie parfois qu’une bonne qualité littéraire et une intrigue bien construite ne garantissent pas le succès d’un livre. Si les personnages principaux sont trop fades, on se désintéresse assez vite de ce qu’il peut leur arriver. Il est donc primordial de se lancer dès les premières lignes dans une entreprise de séduction auprès du lecteur en lui proposant des héros qui le charmeront à coup sûr, par leur singularité, leur capacité à en imposer, leur vivacité d’esprit, leur courage, leur fantaisie, etc.

Il est beau mon héros, il est beau !

Même quand il est moche, le héros doit être beau. Magnétiquement beau. D’une manière ou d’une autre. Vous vous attacheriez à un personnage dont rien n’irradie, blanc ou noir ? Non, bien sûr : il faut qu’il possède ce petit truc en plus qui fait qu’on le remarque et qu’on ait envie d’en savoir plus sur lui. Nul besoin pour autant qu’il possède un regard ravageur, une bouche sensuelle, un teint parfait et un nez digne de figurer en couverture de Bistouri magazine ; le magnétisme domine la perfection des traits. La personnalité a l’ascendance sur le physique à condition qu’elle puisse s’exprimer. Ça tombe plutôt bien, vous êtes à la manœuvre pour que ce soit le cas.

Offrez un ami à votre lecteur

On aime les gens sympathiques, qui à la différence de l’encre du même nom ne disparaissent pas quand on a besoin d’eux. On souhaite donc toujours avoir quelqu’un de rassurant et compréhensif à portée de main quand ça barde dans notre vie. Si on a de la chance, c’est le cas. Mais on n’est pas toujours veinard. Créer un personnage charismatique permet au lecteur le temps d’une nouvelle ou d’un roman d’avoir une « personne » auprès de laquelle se réfugier, c’est important de l’envisager ainsi. Quelqu’un qu’il adorera écouter à défaut de pouvoir lui parler. Aussi faut-il faire en sorte que notre personnage dégage quelque chose de très positif, une puissante aura.

Quand l’absence crée le charisme

Kurtz, ou le charisme anticipé

Dans « Le cœur des ténèbres », l’écrivain Joseph Conrad met en avant l’extraordinaire personnalité de Kurtz par l’intermédiaire de Marlow, le narrateur, sans que ce dernier ait été mis en sa présence. L’attrait et la fascination qu’exerce Kurtz sur Marlow sont contenus dans tout ce qu’il se dit de lui en attendant que cette rencontre ait lieu, soit très tardivement dans le roman. Aussi le charisme de Kurtz tient-il autant dans des rumeurs et des croyances que dans ce que la réalité révèlera, démentira ou confirmera lorsque les deux hommes se trouveront.

Ce qu’on ignore d’un personnage le rend plus fort

Ce procédé renforce chez le lecteur le sentiment de la dimension peu commune de Kurtz tant est long le cheminement de Marlow, au propre comme au figuré, afin de se rendre jusqu’à lui. Et d’y parvenir préparé, dans la disposition d’esprit nécessaire à appréhender l’entièreté de Kurtz. L’une des forces du livre réside dans ce que ce moment se nourrit d’être sans cesse différé, Conrad construisant l’aura de Kurtz au cours d’une succession de péripéties qui sont autant de strates de la conscience que Marlow a de lui. La puissance de ce personnage autant fantasmé que réel s’exprime donc principalement dans les réflexions de Marlow. Voici par exemple ce qu’il lui inspire :

« […] j’avais entendu dire que M. Kurtz s’y trouvait. Dieu sait d’ailleurs que j’en avais bien assez entendu parler ! Et pourtant, bizarrement, cela n’évoquait aucune image, comme si l’on m’avait raconté qu’un ange ou un démon vivait là. J’y croyais comme l’un de vous pourrait croire qu’il y a des habitants sur la planète Mars. »

« L’essentiel, c’était qu’il était doué et que, de tous ses dons, le plus remarquable, celui qui lui donnait une réelle présence, c’était son aptitude à parler, son verbe ; ce don de l’expression, déroutant, lumineux, ce talent des plus nobles et des plus méprisables, flot vibrant de lumière ou flot de mensonges, jailli du cœur des impénétrables ténèbres. » Le cœur des ténèbres, Joseph Conrad, éditions Le Livre de Poche.

Les deux faces du charisme

Les gentils plaisent, les méchants séduisent

Pour évoquer la différence entre la façon dont le charisme opère selon qu’on ait affaire à une personne au cœur pur ou à une autre dotée de pensées troubles, on pourrait utiliser cette formule simpliste : les gentils plaisent, les méchants séduisent. Dans le premier cas, le personnage attirera les regards par ce qu’il dégage d’empathie sincère, de gouaillerie amicale, de bienveillance naturelle ; par sa prévenance, son humour jamais cynique, l’intérêt qu’il porte à chacun sans arrière-pensée. Dans le second, pour synthétiser, par ce que suppose le fameux charme vénéneux :

« En somme, elle avait tout pour agacer et si elle n’y parvenait pas autant qu’elle le désirait peut-être, c’est que, presque malgré elle, un charme vénéneux naissait de sa voix et de l’aisance du moindre de ses gestes, quelque chose d’impossible à préciser, qui vous prenait aussitôt qu’elle daignait s’animer, peut-être le signe stellaire sous lequel s’était placée, par une chance sur un milliard, sa naissance. » (Michel Déon 1973 « Un taxi mauve ») (1)

Le stratège désintéressé

Si la séduction n’est évidemment pas le fruit d’un esprit forcément manœuvrier ni ne recèle à tous coups des intentions malhonnêtes, on constate qu’elle s’apparente souvent à une stratégie. Plaire par sa seule personnalité suppose donc ne pas être amené à en travestir certains pans afin de parvenir à ses fins. Séduire peut toutefois induire à des degrés divers la volonté de dire ce que l’autre veut entendre pour mieux lui imposer ce qu’on pense lui être profitable. Votre personnage sera perçu comme positif s’il agit de la sorte pour le bien de tous, résoudre un problème, améliorer la situation d’une personne en difficulté, à condition bien sûr qu’il ne cherche nullement à en tirer parti.

Faut qu’ça brille !

À l’inverse, le « magnétisme négatif » ne s’exercera au final que pour le bénéfice du « méchant ». Son charisme n’en sera pas pour autant voué à être considéré comme inférieur à celui du « gentil » dans l’esprit du lecteur. Ce dernier appréciera par quelles redoutables tactiques son emprise s’étendra sur sa proie, l’intelligence qu’il déploiera afin de voir ses intérêts prospérer aux dépens de celle-ci. Pour utiliser un célèbre oxymore, la séduction du méchant est un soleil noir, là où le gentil nous inonde de sa blancheur lumineuse. Dans tous les cas, deux façons pour un auteur d’être brillant…

(1) https://www.cordial.fr/dictionnaire/definition/v%C3%A9n%C3%A9neux.php

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