Apprendre & Pratiquer le métier d'écrivain

La littérature du confinement, bonne ou mauvaise idée ?

Depuis des mois, une seule actualité cannibalise les médias. Lorsque les journalistes, les intellectuels, les débatteurs et les commentateurs de tout poil évoquent d’autres faits de société, ce sont toujours ou presque des satellites évoluant dans l’orbite de la planète coronavirus. Difficile, voire impossible de ne pas en être imprégné, le virus allant tout naturellement contaminer jusqu’à l’écriture de chacun. Pour le meilleur, ou pour le pire ?

L’ennui rabâché

Choisir un traitement adapté

Quel traitement littéraire pourrait-on – devrait-on – appliquer au confinement ? Le sujet n’a que peu d’intérêt s’il s’agit de raconter des journées qui par la force des choses se ressemblent comme deux cachets de chloroquine. Parler de ce qu’on vit entre quatre murs sans aménager une porte de sortie pour son lecteur ne sert à rien d’autre qu’à mettre une cloison supplémentaire à sa pensée, quand il voudrait qu’elle s’évade. J’ai lu çà et là quantité de tentatives de « journal de bord » de cet enfermement, des écrits oscillant entre une prose forcément répétitive et les réflexions « philosophiques » de personnes estimant que disséquer leur ennui nous apprendrait la meilleure façon de gérer le nôtre.

Ça intéresse quelqu’un ?

Qui a envie de savoir que vous ayez mis le confinement à profit pour vous remettre à l’ukulélé ? Ou que ç’aura été pour vous l’opportunité d’apprendre enfin le Zhongyuan, un dialecte du Mandarin ? En dehors de votre famille, vos amis et vos connaissances, personne. Le téléphone ou les ordinateurs servent à les en informer, quand la littérature doit parler à tous, et pas que de vous, de préférence. Du moins si on souhaite trouver à l’écriture une finalité autre que la satisfaction de décrire pour la millionième fois ce qu’on lit ou entend partout à longueur de temps. Chaque témoignage a une valeur intrinsèque, mais peu sont captivants. À l’évidence, on n’assiste pas à la naissance d’un style confiné, sauf à considérer le rabâchage comme tel.

La timidité des génies

Jusqu’à preuve du contraire, on ne note pas non plus l’apparition massive de plumes géniales sublimées par le confinement. Il y en a, oui, mais sur le nombre ? C’est timide. On a beau se sentir « emprisonné », tout le monde n’est pas capable de composer un poème de la portée de La ballade de la geôle de Reading (1), un des fleurons de la littérature carcérale, bien qu’écrit une fois Oscar Wilde délivré de ses chaînes. Ni de s’inscrire avec la même puissance dans la veine du journal d’Anne Frank (2). Pourtant, beaucoup sont persuadés que leur mal-être et leur réclusion forcée constituent la courte échelle idéale en direction de la plus haute considération de la part du lecteur. Mais ce dernier s’en fiche, des angoisses et des états d’âme des autres : les siens lui suffisent amplement, merci ! 

Ne pas raconter son confinement, mais le confinement

Quand la réalité dépasse l’affliction

Comprenez que je ne critique aucunement ceux pour qui un tel exercice possède une vertu cathartique. J’ai conscience que des milliers de personnes ont dû endurer directement les ravages du coronavirus ou ses cruels ricochets et pour qui écrire relève de la survie. Ce ne sont pas elles qui, généralement, se perdent dans la litanie des contraintes du confinement. Elles ont un autre deuil à porter que celui d’une liberté de mouvement de toute façon amenée à ressusciter au fil des semaines. Je ne dénie évidemment en rien aux autres, épargnés par une perte irréparable, le droit d’exprimer leur ras-le-bol et leur part d’inquiétude bien légitimes. Dans un cas comme dans l’autre, ce qui compte n’est pas tant ce qui motive l’acte d’écrire que les sentiments réels qui en résultent, la richesse du texte ne dépendant pas du degré d’affliction.

Les tourments de la monotonie

Coucher ses tourments par écrit pour les exorciser est vieux comme le papier. Mais à quoi bon vouloir à toute force partager cette expérience en caressant l’espoir qu’elle soit publiée un jour sous une forme ou une autre ? La banalité répétitive inhérente au confinement condamne d’emblée l’originalité d’une foultitude de propos et en encourage même la vacuité. Le rien n’a pas besoin de textes bourrés de fades anecdotes pour exister ni, les semaines vides, d’idées creuses pour qu’on en mesure la profondeur. Quand survient un événement grave, le talent n’est pas dans la plainte, pas plus que dans le constat du néant, mais bien dans le dépassement de notre propre condition. C’est pourquoi littérairement parlant ce n’est pas notre confinement qui importe, mais le confinement.

Se délester de soi pour s’élever vers les autres

Sans l’oubli momentané de qui on est, du moins sans le retrait de ce qu’on représente dans le monde avec la part d’ego que cela sous-entend, aucune analyse honnête – et digne d’intérêt – d’un drame planétaire et de ses conséquences n’est possible. Scruter un problème en s’y incluant exclusivement diminuera notre capacité à comprendre ses aspects essentiels et son impact dans des milieux auxquels nous sommes étrangers. Si l’on se borne à relater du balcon de son immeuble ou de sous le parasol de son jardin le passage d’heures seulement remplies de tâches routinières destinées à tromper l’attente, on tournera en rond plus vite que les aiguilles d’un cadran d’horloge. Difficile de retenir l’attention du lecteur en procédant ainsi.

Le prolongement du souffle littéraire après le confinement

 « J’imagine que nous aurons à l’automne une profusion de «Journaux du confinement» qui nous apporteront des tombereaux de vétilles élevées au rang d’épopées. »

Pascal Bruckner (3)

Recette de la littérature à l’étouffée

Si jamais l’avenir donne raison à Bruckner, la question se pose de savoir s’il y aura un lectorat suffisant afin d’éviter ce « genre » un magistral flop éditorial  – tout en sachant que certains éditeurs ont, pour dire gentiment les choses, vivement déconseillé à leurs auteurs maison de prendre ce créneau. En effet, seront-ils nombreux les lecteurs recommençant juste à respirer à vouloir qu’on leur remette un sac sur la tête dès la rentrée ? À désirer lire le compte-rendu des heures perdues, même égrenées par des écrivains de talent ? À s’obliger à jeter un regard en arrière sur l’horizon bouché qu’a été le leur alors que pour une multitude d’entre eux la visibilité de leur avenir continuera d’être plus que réduite ? Pas sûr qu’une telle proposition littéraire soulèvera leur enthousiasme. (4)

Devenez scieur de barreaux

Des ouvrages esquissant sans certitudes mais avec l’énergie du renouveau les contours d’une société à redessiner auront peut-être une réception plus favorable. Dans une période où les gens ont besoin d’évasion, les auteurs capables de scier les barreaux que le Covid-19 a mis aux fenêtres de leur existence seront accueillis sinon à bras ouverts, du moins sans défiance. Tirer des enseignements sur le confinement sans que le regard se fige en une interprétation définitive devrait par ailleurs être le travail des écrivains. S’accorder enfin le recul nécessaire à l’émergence d’avis apaisés sans céder à la tendance manichéenne opposant le comportement jugé irresponsable des uns au dévouement des autres, leur cap. Non pas que cette confrontation ne traduise pas une réalité du moment, mais refuser d’aller au-delà de ce duel moral reviendrait à faire les cent pas à l’intérieur d’un problème sans tenir compte de l’évolution de ses données.

Le calendrier des préoccupations

Qu’en sera-t-il de ces « journaux du confinement » évoqués par Bruckner ?  Quand l’écriture ne prend pas les changements en considération, elle n’est plus fidèle à l’instant vécu en ce sens qu’elle ne le prolonge pas. Tout en conservant comme base de réflexion ce qui a été vrai, un auteur scrupuleux se doit de tenir compte des éléments nouveaux altérant cette vérité. Notamment les faits ignorés pour une raison ou une autre à l’époque où cette vérité a vu le jour, puis ceux s’y étant greffés par la suite. Ce n’est pas parce beaucoup de choses ont été dites qu’elles l’ont toutes été. Le récit qu’on fait d’un sujet d’une telle ampleur ne peut être circonscrit des mois plus tard à la seule période où il s’est imposé comme la priorité de chacun. Les préoccupations ont des dates, mais certains soucis sont intemporels.

L’urgence du citron pressé

L’ébullition, un mauvais plan

Constamment réfléchir dans l’urgence peut nous laisser sans jus, le cerveau à l’état de citron pressé. Si ce qui s’écrit à chaud constitue un précieux outil de compréhension, il est sûrement préférable que l’écriture se rattachant à une situation extraordinaire soit un mouvement plutôt qu’une agitation. Noircir des pages à la faveur d’une ébullition intellectuelle provoquée par un mode de vie qui ne nous est pas habituel peut certes se révéler salutaire, voire riche de créativité. Seulement, arrive le temps où il devient nécessaire de se poser afin que nos idées s’ordonnent, qu’une vue d’ensemble se dégage, sans quoi cela revient à commettre l’une des erreurs les plus fréquentes chez les écrivains débutants : écrire sans faire de plan. On sait quelles dérives narratives cela entraîne, et la somme d’incohérences que ça génère. Sans parler de l’absence de hiérarchie des idées et du déséquilibre que ça provoque, le texte souffrant à la fois d’atrophies écourtant notre pensée et d’inutiles excroissances la dispersant.

Quand brûler des étapes sent le roussi

La plupart des écrits du confinement n’ont probablement pas obéi aux étapes structurées d’un récit. Consigner ses pensées jour après jour peut donner l’illusion d’une telle structure, or ce serait confondre régularité et organisation, accumulation et progression. Dans le format d’un journal du confinement, cette notion de régularité contient celle d’accumulation, mais ne garantit pas plus une pensée construite qu’une approche évolutive du sujet. Il serait même assez logique d’estimer que dans la majorité des cas, ce serait plutôt l’inverse : pour le fond, une succession de faits décousus n’interagissant que peu ou pas. Pour la forme, des phrases informatives le plus souvent anecdotiques et sans style particulier qui ne bénéficieront jamais d’une relecture. Tout simplement parce que ce n’est pas le but d’un support s’apparentant à un journal intime dont son auteur voudrait paradoxalement que chaque ligne soit lue par le plus grand nombre.

Sous le masque, un clown

Le confinement n’a heureusement pas engendré une sinistrose irréversible. Avec l’humour comme masque ultime contre le virus de la morosité, les articles, billets, éditoriaux, chroniques n’ont pas soudainement cessé de cultiver le rire, s’imposant tout au plus le délai de décence de rigueur en pareil cas sans permettre à l’état de sidération de s’éterniser. Les réseaux sociaux n’ont pas été en reste, où l’on a vu fleurir des bouquets de jeux de mots, des chansons hilarantes ou des parodies désopilantes. Aussi on pourrait supposer qu’il existe des journaux du confinement humoristiques, soit que des personnes aient exercé leur fantaisie au gré des informations leur parvenant, soit que certains se soient fait un devoir de réunir différentes perles ou autres traits d’esprit piochés ici ou là.

Le rire qui respire

Dans le premier cas, il s’agirait d’une démarche d’auteur, dans le second celle d’un collecteur de textes – qui pourrait remplir les deux rôles en agrémentant sa récolte d’un « habillage littéraire » afin de les mettre en valeur ou d’en resituer le contexte. S’il devait subsister une part non pas mémorable, mais d’une lecture sereine de la littérature du confinement, je ne serais pas étonné que ce soit celle s’étant le moins prise au sérieux, surtout si les gens ressentent à un moment donné le besoin de rire de ce qui les a choqués ou les a fait suffoquer. Sortant des difficultés, il n’est pas rare qu’on se laisse aller au facile, au juste à lire sans qu’on nous impose de comprendre ce qu’on a déjà intégré. 

Pour « déconfinir »…

Des recroquevillés dans le ressac

Vous l’aurez compris, il me semble que des ouvrages porteurs d’une vision non narcissique du confinement en seraient l’émanation la plus pertinente. Cela ne disqualifie nullement les textes traitant de la redécouverte de soi à travers cette épreuve, si c’est pour mieux la comprendre. Le chagrin, l’ennui, l’inquiétude, la frustration, la peur, mais l’espoir aussi, tous les sentiments nés ou exacerbés à cause de cette période ont fait qu’une partie de nous s’est recroquevillée sous les effets du confinement et de sa notion même. Notre intellect a, d’un point de vue littéraire, mariné dans l’infernal ressac des minutes se nourrissant de notre attente que les choses changent. Une fois digéré ce phénomène par le verbe à travers des écrits ayant la consistance de la pâte molle du temps écoulé, la bonne idée est peut-être de rattraper celui qu’on a perdu. En écrivant le fameux monde d’après, qui n’a jamais cessé d’être celui que chaque jour nous laissons derrière nous…  

Ressources citées dans cet article

  • La ballade de la geôle de Reading, Oscar Wilde,  Éditions Allia.

https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Ballade_de_la_ge%C3%B4le_de_Reading

        (4)  https://www.franceculture.fr/litterature/latheorie-journaux-de-confinement-la-lutte-des-classes

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Confinement : pourquoi écrire fait du bien

Vivre confiné

Philippe Lejeune acréé dans le cadre de son Association pour l’autobiographie, le blog collectif “Vivre confinés” :

http://apablog1.canalblog.com/

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