Apprendre & Pratiquer le métier d'écrivain

Raymond Carver, l’écriture cul sec

Se pencher sur l’œuvre de Raymond Carver, ici exclusivement ses nouvelles, c’est pousser la porte d’une Amérique renfermant des attentes qui bien que modestes sont souvent déçues. Dans La bride (1), une femme se confiant à une coiffeuse qu’elle vient à peine de rencontrer ne dit rien d’autre : « Pendant longtemps, on a eu une vraie vie. Avec ses hauts et ses bas. Mais on pensait qu’on arriverait à quelque chose. »
Les héros désillusionnés trempant dans l’alcool, ceux qui n’arrivent pas à quelque chose, peuplent les pages de Carver. Mais rude parmi les rudes, l’auteur refuse de les enfermer dans un discours geignard. Au-delà de l’étiolement de leurs espoirs, c’est peut-être de n’avoir que des buts incertains à poursuivre dont ils se lassent avec colère. C’est pourquoi il est indispensable pour un nouvelliste de lire Carver : parce qu’il possède le don de rendre en peu de mots cette lassitude touchante.
Quand on sait émouvoir son lecteur en économisant sa salive, il est possible qu’on devienne un grand écrivain.
Cul sec !

Carver, ou l’éclat des mauvais jours

Carver ne raconte rien de plus extraordinaire que ce que chacun d’entre nous pourrait vivre – ou être – un jour ou l’autre. Un dîner un peu bizarre chez un sympathique collègue de travail. Des retrouvailles éphémères aux allures de parenthèse insouciante. Un père s’apprêtant à revoir son fils auquel il n’a plus parlé depuis huit ans. Une mère commandant un gâteau pour l’anniversaire de son enfant à un pâtissier taciturne. (2) L’étrange soirée d’un homme vendant des meubles qu’il a entassés dans son jardin. Une prise de décision radicale suite à un début de querelle dans un salon de coiffure… (3)

L’écriture de ce natif de l’Oregon plonge ses racines dans une terre d’où s’élèvent uniquement les essences les plus communes. On dirait que sa littérature nous parle d’un voisin, du sien ou du nôtre. Ou de ce qu’un voisin lui aurait confié au sujet d’un autre voisin qui se trouverait être vous ou moi. Quelle que soit la manière, il fait en sorte que ces histoires nous concernent. Pour que nous nous en imprégnions jusque dans leurs ramifications les moins prévisibles. Proposant des pistes de réflexion, il n’est pas l’écrivain de l’égarement mais plutôt celui des évidences demandant un peu de patience pour se dessiner.

Sous le vernis terne d’existences banales, quand elles ne sont pas médiocres, il parvient à dénicher un éclat surprenant. Celui des choses qu’il amène en douceur à la surface afin de mieux les polir. Si on ressent parfois le sentiment qu’aucun événement déterminant ne survient dans ses nouvelles, on finit par s’apercevoir du contraire, de l’importance que ce qu’on pensait être un détail finit par prendre. Il expose de la sorte des situations ne trouvant pas systématiquement d’écho dans une chute, laissant simplement son personnage principal un peu plus éloigné de l’endroit où il l’a pris par la main.

Le silence de Carver

C’est ainsi que parvenu à la fin d’une de ses nouvelles, il arrive qu’on éprouve le sentiment qu’il reste des choses à dire. Peut-être pas des vérités primordiales, mais une pensée périphérique qu’il serait possible d’entendre en tendant l’oreille vers un futur seulement écrit dans la tête de l’auteur. Comme si un ami ayant un problème s’en ouvrait à vous puis vous quittait en vous remerciant de l’avoir écouté, bien que vous sachiez que tout n’a pas été évoqué ni résolu. Pour paraphraser Guitry, lorsqu’on vient de lire une nouvelle de Carver, le silence qui lui succède est encore de lui.

Bien que nous rendant curieux de ce qu’il aurait pu ajouter, Carver ne livre jamais un texte suscitant une impression d’incomplétude. S’il ne ressent pas la nécessité d’un twist final, c’est peut-être pour signifier que quoi qu’il vienne de se passer, la vie continue, vaille que vaille. Elle n’est plus exactement la même qu’avant, voire plus du tout, mais c’est toujours la vie. « D’après l’angle des rayons du soleil et des ombres qui entraient dans la pièce, il se dit qu’il devait être dans les trois heures. » est le genre de phrase ordinaire achevant souvent ses récits.

Abordant les petits riens avec un intérêt sincère, Carver y trouve matière à s’interroger sur la condition et les motivations de femmes et d’hommes pris dans des engrenages routiniers, sa préférence allant vers les rouages défectueux. Ces derniers lui ont permis de bâtir la galerie branlante de ses personnages, fissurée, prête à rompre, mais ne s’écroulant jamais tout à fait. Prêtant sa voix à ceux dont le destin est aphone, sa parole d’écrivain émerge de leur silence sans céder au bavardage. Son statut de brillant auteur minimaliste n’est pas le fruit du hasard.

Carver contre Carver

« Le monde est plein d’histoires de toutes sortes, comme chacun sait. », écrit Carver dans les dernières lignes de Le train. (4) Nous connaissons tous ou avons vécu une histoire méritant de figurer dans un recueil de nouvelles, et beaucoup d’écrivains novices font leurs premières armes en s’appuyant sur les saillances du quotidien. Mais peu ont le talent de les transformer en un récit digne d’intérêt. La raison en est « simple » : évoquer la misère des autres sans que la nôtre s’y substitue n’est pas donné au plus grand nombre. Quand Carver vide son sac, ce ne sont pas ses affaires qui s’en échappent, même si quelques-uns des effets qu’il étale portent inévitablement sa marque.

Marié assez jeune à la bouteille, Carver n’est parvenu que tardivement à divorcer de son alcoolisme. Il n’est donc pas étonnant de voir ce thème revenir assez régulièrement dans son œuvre, comme on le constate avec ce passage de Là d’où je t’appelle (5) : « Jack London avait une grande maison de l’autre côté de cette vallée. Juste derrière cette colline verte que vous regardez en ce moment. Mais l’alcool l’a tué. Que ça vous serve de leçon. » Nul besoin d’être addictologue pour comprendre que cet avertissement n’est pas destiné qu’aux seuls personnages de cette nouvelle.

La plupart du temps d’extraction modeste, comme lui, on verra plus souvent ses personnages boire leur solitude ou partager leur mal-être dans un bar de seconde zone que devant les seaux à champagne disposés sur les buffets d’un pince-fesses. Et au moment où leur avenir a la gueule de bois, quand vient l’heure de renoncer à une énième promesse qu’ils s’étaient faite ou à une femme convoitée, ils quittent furtivement la scène de leurs non-exploits. Sobrement, si j’ose dire…

 

Références de l’article

(1) : Les Vitamines du bonheur, Éditions Mazarine.

(2) : ces sujets sont traités dans les nouvelles Plumes, La maison de Chef, Le compartiment, C’est pas grand-chose mais ça fait du bien et font partie du recueil Les Vitamines du bonheur, Éditions Mazarine.

(3) : ces sujets sont traités dans les nouvelles Si vous dansiez ? et Le calme et font partie du recueil Débutants, Éditions Points.

(4) et (5) : Les Vitamines du bonheur, Éditions Mazarine.

 

Ressources Youtube Raymond Carver

Biographie Les échos, Thierry Gandillot, Raymond Carver : le réalisme grade, l’invention d’un genre minimaliste
https://www.youtube.com/watch?v=06wDtWIOCps

A écrouter :  Et vous trouvez cela drôle ?
Alain Veinstein, diffusée le mardi 3 juillet 2001 sur France Culture. Invités : Tanguy Viel, Marc Chenetier, Régis Geoffrey, François Bon et Olivier Cohen.
Mise en ligne par Arthur Yasmine, poète vivant, dans l’unique objet de perpétuer la Poésie.
https://www.youtube.com/watch?v=Fni_dVyrge4

A écouter : le don de Raymon Carver
https://www.youtube.com/watch?v=Zf6QIzzqN6s

A écouter : Bonheur en Cornouailles, lu par Jacques Bonnaffé
https://www.youtube.com/watch?v=1e4e9toMizA

A écouter : Extrait de “Où sont-ils passés, tous ?” Lecture de Raymond Carver par Théophile Choquet
https://www.youtube.com/watch?v=cKEQNMTJG2M

Suivre l’actualité des publications de Raymond Carver
https://www.franceculture.fr/personne/raymond-carver