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Comment créer un personnage méchant

Pour qu’il y ait un personnage méchant, il faut qu’il y ait méchanceté. Le personnage ne peut être dissocié de ses actes, de sa personnalités, de son histoire. Cet article vous explique comment créer vos personnages méchants  à partir d’exemples connus.

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La méchanceté comme une évidence

Pour qu’il y ait un méchant, il faut qu’il y ait méchanceté. Dit ainsi, c’est un truisme, mais lorsqu’on décide de créer un personnage devant endosser le mauvais rôle, rien n’est moins évident que d’inventer des morceaux d’existence où cette méchanceté plonge ses racines, et d’indiquer si elles sont profondément enfouies dans l’entremêlement de souvenirs douloureux ou s’enfoncent à peine dans la terre meuble d’un parterre d’évènements récents. Sans quoi le personnage désigné par l’auteur pour être le réceptacle de cette malveillance ne lui donnera que superficiellement corps à travers des actes gratuits, puisque sans fondements. La méchanceté ex nihilo est probablement la cause de milliers d’antagonistes ratés au cours des siècles.

Les ancres de la malveillance

Pour construire un méchant, on doit donc connaître l’origine de la haine qui l’anime, sauf à supposer qu’il existerait un mal à l’état naturel prenant possession de la conscience d’une personne dès sa naissance. Je pencherais plutôt pour considérer la méchanceté comme un vice caché dans la machine humaine amenant cette dernière à se dérégler selon les nombreux leviers que notre passage sur terre nous encourage à activer : volonté de nuire comme ligne de défense, soif de s’affirmer quitte à briser les digues préservant la vie en société des éclaboussures de l’âme, jalousie entraînant des réactions disproportionnées… Bref, tous ces moteurs auxiliaires pouvant un jour ou l’autre altérer notre conduite habituelle au point d’inciter n’importe qui à effectuer un pas de côté de sa propre normalité. Ce sont ces troubles de la personnalité sur lesquels il est important de se pencher afin de créer un entrelacs de causes apportant de la crédibilité aux actions de notre méchant, jusqu’à fournir un point d’ancrage à celles paraissant les plus dénuées de sens.

La bible des raisons de la toxicité mentale

Soyons heureux, il existe en ce domaine une véritable bible qui, si elle est avant tout dédiée au cinéma et à la télévision, recense sur à peu près 200 pages tous les mécanismes faisant qu’une personne peut basculer vers ce qui n’est pas le meilleur d’elle-même : Psychologie des personnages – Manuel pratique – Comment le cinéma et la télévision utilisent les troubles de la personnalité (Dixit Éditions).

J’ai sélectionné quelques questions de cet ouvrage comme on cueillerait différentes fleurs dans une prairie où proliféreraient les essences les plus toxiques. Voici mon bouquet :

1 – « Définir un sens de soi : le personnage est-il conscient des frontières sociales ? Des frontières physiques (corporelles) ?
2 – Définir le fonctionnement cognitif : le personnage démontre-t-il une progression logique dans sa pensée
3 – Définir la colère du personnage : le personnage a-t-il déjà résolu un problème par la violence ?
4 – Définir les espoirs et les aspirations : quelle est la pire chose qui soit jamais arrivée au personnage ?

Ce ne sont que quatre axes prélevés presque au hasard parmi des dizaines d’autres, quatre projecteurs braqués sur celui que vous devrez mettre en lumière pour en faire ressortir les zones d’ombre : votre personnage méchant. En creux, on comprend que les réponses apportées à ces interrogations détermineront quels dysfonctionnements nourriront son profil et dicteront avec la logique qui lui est propre ses débordements présents ou à venir.

 

La liste de courses du Mal

Créer un méchant ne reviendrait finalement qu’à établir rien de plus effrayant qu’une sorte de liste de courses du Mal ? Eh bien oui ! Enfin, disons que c’est comme posséder des crayons de plusieurs couleurs pour entreprendre le dessin d’un portrait : pour qu’il soit ressemblant, il faudra cependant que chaque trait soit étudié, chaque comportement resitué dans un contexte.

Tutoyer la violence  

Prenons simplement la première question afin d’esquisser les contours de notre personnage, et voyons quels horizons elle peut ouvrir : « Le personnage est-il conscient des frontières sociales ? Des frontières physiques (corporelles) ? »

Ce qui me vient immédiatement à l’esprit pour la première partie de cette question, c’est le tutoiement d’une personne que l’on ne connaît pas, dans le cadre d’une première prise de contact professionnel, par exemple. Notre personnage, appelons-le Paul, adopte d’emblée un système de communication pouvant faire qu’on l’envisage comme quelqu’un de très cordial, à l’aise d’un point de vue relationnel, ou bien intrusif dans son approche des autres, imposant immédiatement ses règles du jeu afin de tout de suite prendre l’ascendant sur son interlocuteur.

Puisque Paul est notre personnage méchant, nous opterons pour cette dernière vision des choses. Voyons ce qu’elle pourrait révéler de lui : il est directif, voire dominant, et il reviendra à l’auteur de sous-entendre qu’il est préférable de ne pas le contrarier dans sa volonté de s’affranchir au plus vite des convenances. Sous des dehors charmants, voire charmeurs, dans un premier temps. Sous des dehors qui cachent quelque chose, si vous préférez…

 

Prévoyez une évolution inquiètante 

La seconde partie de la question, à la lumière du caractère dirigiste de Paul, revêt une tournure inquiétante : si on ne fonctionne pas selon les codes définis par Paul (le tutoiement en étant un entre dix ou cent), que se passera-t-il ? Sa poignée de main se fera-t-elle un jour plus forte et plus prolongée qu’elle ne le devrait – tiens, d’ailleurs, on dirait qu’il ne connaît pas sa force… ou qu’il la connaît trop bien ? –, envahira-t-il l’espace vital de son collègue par des gestes ou un positionnement physiques inappropriés (un dossier jeté sur un bureau plutôt que posé, un forcement de passage quand la porte de l’ascenseur s’ouvre, etc.) ?

Paul ne serait-il pas en train de dévoiler sa véritable personnalité alors qu’à l’éclat d’ordinaire rieur de ses yeux se substitue de plus en plus souvent un regard froid ? Paul est-il normal ?

Je préfère ne pas allumer les trois autres projecteurs, sinon la part des ténèbres de Paul, comme l’aurait dit Stephen King, va bientôt nous apparaître encore moins fréquentable que celle de ce cher Hannibal Lecter ! Toutefois, vous vous doutez bien combien peut-être déterminante la dernière fleur de mon bouquet : « Quelle est la pire chose qui soit arrivée au personnage ? »

Ou pourquoi et comment Walter White devint Heisenberg.

 

Comment créer un personnage meth et méchant

Connaissez-vous la série télévisée américaine Breaking bad ? Si oui, vous savez qui est Walter White, alias Heisenberg, dit le cuisinier, fabricant de méthamphétamine plus doué que quiconque dans son domaine.

Dans le cas contraire, laissez-moi vous présenter ce modeste professeur de chimie devenu une fois la cinquantaine franchie un des plus infâmes salauds que la terre ait jamais porté. S’il s’agit, pour lancer l’histoire, de parler d’un cancer du poumon qu’un médecin lui diagnostique, ce sont bien les métastases de son ego qui se développe jusqu’à ce que la monstruosité froide sommeillant dans son esprit s’impose de façon brutale à ceux se mettant en travers de son chemin. Un épisode après l’autre, on verra l’évolution de cet homme persuadé d’agir pour le bien de sa famille et de ses amis. Ce qui est vrai et ne l’est pas, car rien n’est tout noir ni tout blanc. Cette ambigüité permanente en a fait un personnage fascinant jusqu’à la révulsion, ou révulsant jusqu’à la fascination.

Breaking bad lui doit en grande partie son succès phénoménal, l’ambivalence de son rôle faisant qu’on trouverait certains de ses agissements justifiés, aussi répréhensibles soient-ils. Dès son premier pas en dehors de la légalité, c’est dans une nasse qu’il s’engage. On pourrait le dire de tous ceux empruntant des chemins de traverse condamnables, seulement Walter White, transformé en Heisenberg, possède une intelligence exceptionnelle donnant à chacune de ses décisions une conséquence tant radicale que réflexive. Dans l’acte souvent violent qui traduit ses choix, une issue de secours lui semble toujours promise. Contrairement aux gouapes ordinaires, son empreinte demeure aussi durable sur l’astre des truands que celle imprimée par Neil Armstrong sur la Lune.

Bien que la supériorité intellectuelle de White ne l’empêche pas de commettre des erreurs irréparables — lui-même ou son entourage finissant par en payer le prix à des degrés divers —, il demeurera jusqu’à la fin de l’histoire celui qui aura finalement tout contrôlé, chef d’orchestre glaçant du chaos.

 

Un méchant doit appuyer sur la gâchette de son destin

C’est nourri de ses contradictions que Walter White oscillera au fil des saisons dans la conscience des téléspectateurs entre fumier ultime et homme en quête de ce que le destin lui avait jusqu’alors refusé d’être : lui-même en tant qu’âme mise à nue, le type appuyant sur la gâchette de son destin.

Peut-on rêver méchant mieux construit ? Il est en tout cas bon de s’inspirer de sa part complexe, des démons contre lesquels il lutte et de ses certitudes le menant au désastre. Pour, à notre tour, bâtir une personnalité à laquelle notre lecteur détestera s’attacher.

Soyez gentil d’attendre le week-end prochain afin de connaître la suite de cet article : une semaine à tuer, ce n’est pas bien méchant…

Article à suivre !

 

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