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Créer un personnage méchant – l’impact de la menace

Crédit photo Pixabay Stefan Keller

Si vous envisagez de créer un personnage méchant dans l’une de vos histoires, lisez cet article. Il vous explique comment utiliser la menace afin de rendre ce personnage vraiment méchant.
Troisième partie de l’article : Comment créer un personnage méchant
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Le rôle de la menace dans la méchanceté

 

La menace efficace hante l’imagination

Bien des personnages littéraires destinés à commettre des actes ignobles m’ont marqué. Je pourrais en citer des dizaines dont le seul nom vous remettrait en mémoire quelles pourritures majeures leur auteurs ont voulu qu’ils soient. Et sont parvenus à leurs fins. Ce n’est pourtant pas du plus célèbre d’entre eux dont je vais vous parler, bien qu’il hante quelques pages d’un chef-d’œuvre du genre fantastico-horrifique : Tom Rogan.

Qui ? Rogan, ce timbré qui dans Ça, de Stephen King, m’a glacé le sang en proférant à l’endroit d’une femme des menaces d’un surréalisme si froid qu’elles ont frappé mon imagination.

Voici ce que ce brave Tom dit à sa victime après l’avoir passée à tabac :

« Si tu appelles la police et leur racontes que j’étais ici, je le nierai. Tu ne peux rien prouver, rien du tout. C’est le jour de congé de la bonne, et nous sommes tout seuls. Bien entendu, ils pourraient tout de même m’arrêter, c’est toujours possible, hein ? »

Elle acquiesça de nouveau machinalement, comme si des ficelles faisaient bouger sa tête.

« Si ça arrive, je paye ma caution et je reviens tout droit ici. On retrouvera tes nichons sur la table de la cuisine et tes yeux dans le bocal à poissons. Suis-je assez clair ? On a bien compris Tonton Tommy ? »

 

La souffrance du peut-être

Cette vision des seins d’une femme posés sur une table de cuisine comme des flans de chair sanguinolents dégouttant sur une planche à pain est terrifiante ; celle d’un poisson louvoyant entre deux globes oculaires qui flottent derrière une paroi de verre a de quoi traumatiser. C’est le but d’une menace de produire cet effet tétanisant au point de réduire le courage en cendres. Ce n’est plus une question de survie, mais de ne pas vivre ce qu’on nous a promis, ce qui n’est pas arrivé et qui peut-être n’arrivera jamais. La menace est toute contenue dans ce peut-être : j’ai horriblement souffert, mais peut-être ai-je échappé à bien pire. Et si je me tais, peut-être n’aurai-je pas à endurer ce qui rien qu’en pensées me pétrifie.

C’est de ce sentiment horrible qu’il faut tirer une force malsaine pour rendre crédible votre méchant. Si vous craignez d’être déviant le temps de trois ou quatre pages, cet article ne vous concerne pas.

 

Rendez la menace crédible et inévitable

Quand la menace rend le méchant invulnérable

À partir du moment où elle pèse sur quelqu’un, la menace procure une force presque inaltérable à celui dont elle émane, en même temps qu’elle réduit à néant son destinataire. Du moins quand elle s’exprime avec la férocité des paroles d’un Tom Rogan. Ou quand chaque mot tombé des lèvres est capable de vous lacérer. Il faudra imposer cette toute-puissance à votre lecteur afin qu’il redoute chaque agissement de votre méchant, jusqu’à lui inspirer de l’appréhension à chaque fois qu’il interviendra dans votre histoire. Par ailleurs, plus l’adversaire sera coriace, plus le plaisir sera grand de voir votre héros en venir à bout.

Ou pas, si votre fin se veut empreinte d’un pessimisme qui figera votre lecteur dans l’incrédulité du mal l’emportant sur toutes les valeurs défendues par votre héros durant 400 pages. Le monde tel qu’on le connaît voudrait que peu de choses se finissent bien, quand on y songe, aussi un happy-end n’est-il pas toujours souhaitable.

 

Quand l’impunité fait la courte échelle à la menace

L’impunité est l’un des ferments fortifiant l’écorce de la menace. La sensation d’invulnérabilité, de pouvoir à chaque instant recroqueviller son poing sur le monde, donne la plus dangereuse des libertés d’esprit à un personnage habité des pires intentions. Vous obtiendrez ainsi un méchant efficace si vous le dotez aussi longtemps que nécessaire d’une carapace le protégeant de ce que nous voudrions le voir le mettre hors d’état de nuire : la justice. Vous cristalliserez la rancœur à son encontre en entrebâillant deux ou trois portes dérobées lui permettant au dernier moment de s’extraire d’un étau que votre lecteur estimait pourtant d’une extrême solidité. Si vous le mettez en position de narguer les avocats voyant leurs preuves s’effondrer, à cause par exemple de témoins récusés pour une raison ou une autre, sa dangerosité augmentera. Celui sur lequel tous les soupçons portent et qui multiplie les esquives au point d’en devenir insaisissable est un méchant presque parfait. Votre lecteur enragera de le voir se jouer de toutes les procédures, et par répercussion le capital sympathie de ses victimes et des personnes chargées de le coincer grimpera en flèche. Soustrayez les risques qu’il se fasse prendre des chances de ses potentielles victimes de lui échapper : les émotions ont leur propre mathématique.

Le caractère prégnant et coriace de la menace

 

Tuer un méchant

Les méchants ont la peau dure. Si quelqu’un doit survivre à une gigantesque explosion, ce sera notre salopard de service. Le genre de type qui le 6 août 1945 aurait quitté Hiroshima sans autre désagrément qu’un peu de poussière sur l’épaule de sa veste. N’hésitez cependant pas à faire croire le temps d’un chapitre ou deux que la menace qu’il représentait est définitivement évacuée. Donnez même à votre lecteur ce qui pourrait ressembler à un indice allant dans ce sens. Quand tout le monde aura respiré un grand coup, il sera temps de remettre une bonne giclée d’adrénaline dans votre récit en le faisant revenir sur le devant de la scène quand plus personne ne s’y attendait.

Celle ou celui qui mettra un terme aux agissements du méchant ne doit pas obligatoirement être sa victime, bien que le côté libérateur soit logiquement amplifié quand c’est le cas. L’apport d’une tierce personne pour le supprimer consiste à entretenir le suspense quand la victime, à la merci du méchant dans le dernier acte, trouvera ou non son salut dans cette intervention.

Inscrire une peur dans l’inconscient de quelqu’un

Une menace, au fond, n’est que ça : semer la frayeur en espérant l’éclosion de fruits toxiques. Une fois ancrée dans l’esprit d’une personne, la peur est riche de possibilités néfastes. Elle peut paralyser l’intellect de la personne qui en est la cible, court-circuiter ses facultés de raisonnement jusqu’à la panique. C’est une donnée essentielle à exploiter dans le traitement du personnage devant faire face à cette pression continue. Il faut s’imaginer à la place de quelqu’un n’ayant plus une minute de répit pour ne serait-ce que réfléchir. Car c’est bien la réflexion qui, altérée, conditionnera les actes et provoquera les erreurs de la victime. L’arracher au rythme infernal des journées gorgées de questions auxquelles succèdent des nuits sans réponses demandera à l’auteur de lui faire franchir un cap. C’est en faisant se confronter notre héros ou notre héroïne aux pires difficultés qu’on rend sa progression intéressante. En ce sens, la menace est gage d’évolution. Un levier puissant à ne surtout pas négliger, donc.

Souvenez-vous bien de ça.

J’aimerais ne pas avoir à le répéter, aurait dit Tom Rogan…

 

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