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Le vice à l’œuvre

Crédit photo : Pixabay Vitabello
Le vice d’un personnage pimente son histoire. A l’auteur de faire preuve de créativité pour montrer les abysses de l’âme humaine. Cruauté, perversion, aveuglement fatal, génocide… cet article vous explique comment noircir la spychologie de vos personnages.
> Cet article est la suite de Comment créer un personnage méchant
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La cruauté fascine par sa manifestation inattendue

 

Proposez autre chose qu’un sicaire ordinaire

Pour occire un personnage, selon l’effet recherché, le méchant peut recourir à la classique tronçonneuse pour le découper vivant ou l’étouffer avec un coussin péteur. Ou tout procédé létal plus ou moins rigolo.

La littérature regorge de tueurs à gages et de « lieutenants » qui pour gravir les échelons glissants du crime se cramponnent à leur flingue. Il en existe de remarquables par le raffinement dont ils font preuve dans la cruauté, mais ils ne sont pas légion à s’être démarqués du tout-venant, se contentant la plupart du temps de vider le chargeur de leur automatique dans le cœur, le ventre, le dos, la tête – alouette – de leurs victimes.

D’autres, très inventifs, possèdent un « outil de travail » plus inattendu, comme le pistolet à tige alimenté par une bouteille d’air comprimé de l’implacable Chigurh (No country for old men – Cormac McCarthy) ou le terrifiant objet ressemblant à une boule de billard, mais qui n’en est pas une – oh non ! – utilisé par un mystérieux tueur sévissant en Norvège (Le léopard – Jo Nesbø).

 

Le caractère volatil d’un assassin

Pour rester dans le domaine des tueurs d’exception, et combiner l’art de l’assassinat à celui sans pareil de la manipulation, notre regard va se tourner vers Jean-Baptiste Grenouille. Qui de plus indiqué pour humer les fragrances d’un meurtre ? Patrick Süskind a créé le monstre idéal, celui qui du rang de victime passe à celui de bourreau méticuleux, presque précieux. L’à peine homme qui de ses crimes tire la formule du bonheur.

Si le phénomène littéraire que représente Le Parfum (vingt millions d’exemplaires vendus en vingt ans) a été mille fois analysé, autant d’avis comme autant de flacons débouchés, ce n’est pas pour rien tant son auteur propose une figure inédite du crime. La narration au cordeau de Süskind agit comme le révélateur de l’âme de son personnage dont on découvre au fil des pages l’horreur délicate.

Lorsque son parcours s’achève dans un moment d’effroi lumineux, on a conscience du tour de force accompli par l’écrivain allemand pour nous conduire jusqu’à cet aboutissement logique : celui qui haïssait les hommes viendra trouver une forme de rédemption en s’offrant à eux et en leur permettant à travers un acte d’une incroyable violence d’atteindre une forme d’amour. Il était plus que difficultueux de boucler cette boucle-là, mais Süskind donne la plus juste des touches finales à son chef-d’œuvre, le rendant dans l’instant incontournable.

 

Passez de la menace à la manifestation du vice

 

Le gore comme élément de la méchanceté

N’épargnez rien à votre lecteur quand vient le moment de décrire les choses telles qu’elles sont. Ne soyez pas avare de détails, sans toutefois en rajouter. Le bon dosage ? Visez plus l’écœurement que le vomissement. Certains auteurs font la course au mauvais goût en pensant à tort que le réalisme se plaît dans le sordide et la tripaille. Quitte à recourir à des facilités n’honorant pas leur prose. Ce n’est pas en exhibant des viscères que la terreur s’insinue dans notre esprit, au contraire, ça peut prêter à la rigolade.

L’excès est souvent sujet de moqueries, ayez bien ça en tête. Par contre, si l’intrigue exige qu’un cadavre soit dépecé, que pour une raison faisant sens un tueur déguste un globe oculaire, il faudra l’écrire dans les meilleurs termes. D’une scène saignante il ne faut pas trop en dire, mais bien l’expliquer. Poser l’œil froid d’un médecin légiste sur la souffrance de la victime n’exclut pas l’exaltation d’un tueur quand sa sauvagerie écume. C’est tout un talent de faire l’autopsie d’un esprit détraqué, d’éventrer son âme.

En la matière, Jack Ketchum est un de mes maîtres : il m’a tellement mis mal à l’aise, en même temps qu’il me fascinait avec Une fille comme les autres, que j’hésite à relire ce bouquin. Les terribles sévices commis par des enfants sous l’emprise psychologique d’une femme à la perversité absolue sont insoutenables. Je vous en recommande néanmoins la lecture si vous avez le cœur bien accroché. Rien que pour la parfaite maîtrise de la tension allant crescendo.

 

Il va bien falloir tuer quelqu’un…

Peut-être rechignez-vous parfois à expédier l’un de vos personnages au cimetière ? C’est qu’on s’y attache, à ces êtres faits de lignes, de mots, de verbes et d’astuces stylistiques. Quelle sage-femme voudrait ôter la vie à un enfant qu’elle a fait naître ? Un écrivain, bien sûr.

C’est justement parce qu’on a pris soin de construire un personnage qu’il nous reviendra de l’envoyer ad patres. Pour chagriner notre lecteur, faire avancer l’intrigue, provoquer des réactions, justifier le changement radical d’un autre personnage, bref, pour tout un tas de bonnes raisons. Et pour que son décès entraîne des chamboulements majeurs de votre histoire, il lui faut acquérir le temps que vous voudrez bien le garder en vie une importance telle que son absence devra être sentie comme un véritable vide par le lecteur. Si ce dernier ne ressent pas un manque lors de sa disparition, on peut le considérer comme raté. Ça vaut autant pour un personnage « bon » que pour un personnage « méchant ». La disparition d’un méchant réussi doit créer un soulagement intense, et dans le cas où quelqu’un lui succède dans ce rôle, sa capacité de nuisance sera nécessairement supérieure à la sienne, sans quoi il paraîtra fade.

On manque rarement de possibilités au moment de zigouiller. Le geste du méchant/tueur est à mon sens aussi important que le cheminement l’ayant amené à le commettre. Ça doit dire quelque chose de lui, du moins si on a eu soin d’y associer des antécédents révélateurs, comme  au cours de l’adolescence couper les oreilles d’un chat ou dans un mouvement d’humeur casser la clavicule d’une camarade de classe. Cela rejoint une théorie supposant qu’un meurtrier, d’une manière ou d’une autre, est conditionné par son passé au passage à l’acte quand l’envie – oserais-je dire le besoin ? – d’expulser un de ses congénères du monde des vivants se manifeste.

 

Quand le vice alimente les plus grandes ambitions…

 

Quand le méchant voit les choses en grand

En un seul livre, Joseph Kessel a pratiquement tout dit de la méchanceté ordinaire, des atrocités qu’elle a mises sous barbelés. Les mains du miracle, avant d’être un chef-d’œuvre, est l’auscultation du mal administratif et la vision du détachement d’un homme face à l’horreur qu’il a en charge d’organiser. C’est pour être soulagé de sa propre douleur qu’il acceptera d’un peu réduire celles qu’il lui revient d’infliger aux autres. Pas par humanité – impossible d’en trouver une once chez Himmler –, par bien-être.

Désignant à la fois l’anonymat de la terreur et ceux la personnifiant, Kessel fait remonter à la surfaces les cadavres de l’Histoire sans avoir besoin de forcer le trait pour dessiner les contours d’une Étoile jaune déchirée à jamais.

Si la liste des petits chefs astiquant les bottes des dictateurs est sans fin, peu ont « bénéficié » d’une plume si habile que celle de Kessel. On peut bien sûr citer l’excellent Marc Dugain nous faisant partager l’intimité de Staline, lui-même commandant aux brutes de l’appareil policier dans Une exécution ordinaire.

On trouve à des échelons inférieurs de ces tueries organisées, s’il faut graduer l’innommable, les tueurs de masse, souvent animés par une haine de la société et dont la finalité n’est autre que d’abattre le maximum de personnes en une seule fois (à la différence du tueur en série) peut-être leur propre mort.

 

Ceux qui ne nous tuent pas nous rendent moins forts

Un méchant n’est pas obligé de faire passer son prochain de vie à trépas pour appartenir au gotha des nuisibles dangereux : la perversité intellectuelle est une arme des plus redoutables s’agissant de provoquer le dépérissement de quelqu’un à petit feu sans jamais le toucher, l’effleurer d’un regard valant le plus féroce des coups de poignard. L’obstination mise par les tortionnaires mentaux à affaiblir leur victime jusqu’à ce que ses défenses tombent une à une, la laissant moralement exsangue, en deviendrait presque admirable !

La ruse de ces sinistres individus pour parvenir à leurs fins destructrices vaut à elle seule l’achat d’un roman quand elle est exposée avec talent, car soyons honnêtes : lorsque cette emprise machiavélique ne s’exerce pas à notre détriment, on est comme subjugué de voir à l’œuvre un esprit manœuvrier – tout en pensant in petto : quelle ordure, ce type !

Et, bien entendu, vite tourner la page pour voir jusqu’où ladite ordure ira.

 

Livres cités dans cet article

  • No country for old men – Cormac McCarthy, Éditions Points
  • Le léopard – Jo Nesbø, Éditions Folio
  • Le Parfum – Patrick Süskind, Éditions Le Livre de Poche
  • Une fille comme les autres – Jack Ketchum, Éditions L’Ombre de Bragelonne
  • Les mains du miracle – Joseph Kessel, Éditions Folio
  • Une exécution ordinaire – Marc Dugain, Éditions Folio

 

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