Apprendre & Pratiquer le métier d'écrivain

Narration : prendre un angle ou donner un point de vue ?

Le point de vue dans la narration désigne à la fois l’avis d’un personnage et la manière de raconter l’histoire. Cet article vous aidera à différencier l’angle (l’aspect que l’on traite d’un sujet) du point de vue. Vous pourrez ainsi vous en servir afin d’écrire des narrations originales tout en vous affirmant en tant qu’auteur.

Au moment de débuter une histoire, la question de savoir sous quel jour on va la proposer à notre lecteur se pose. Quelle part de nous doit-on laisser apparaître – voire interférer – dans ce que l’on désire raconter ? Et quel se révélera le meilleur biais pour qu’un soupçon d’originalité s’en dégage ?

On le sait, nous nous laissons parfois aller à la facilité d’une trame balisée. On aligne deux ou trois éléments ne dépaysant pas le lecteur, et on écrit une histoire déjà lue un million de fois. Eh bien, me direz-vous, si ça a fonctionné un million de fois, c’est signe que ce modèle est valable, voire viable à défaut d’être séduisant, non ? Sans doute, mais on peut aussi considérer que la reproduction à outrance d’un modèle finit par l’affaiblir.

 

L’originalité : de la contrainte à la nécessité

Du sang neuf dans de vieilles artères

Il existe certes des thèmes incontournables en littérature, mais c’est plus leur traitement que le fait de les surexploiter qui appauvrit leur substance. Se cantonner à une approche factuelle de ces sujets universels revient – pour caricaturer – à se contenter d’activer des mécanismes éprouvés en changeant les noms des personnages ou les métiers qu’ils pratiquent.

Tout en prenant bien sûr garde de ne pas s’enfermer dans une vision figée de la société, tenant compte pour cela de ses évolutions impactant les schémas connus, qu’ils soient familiaux, politiques, religieux, etc., afin de demeurer dans l’air du temps. Car il ne faut pas oublier que les lectures d’une personne sont un des moyens de la définir, et qu’un lecteur n’apprécierait pas de se voir ringardiser par le biais d’écrivains auxquels il est fidèle et qui entretiendraient un discours passéiste ou insuffisamment informé. Un peu de sang neuf dans de vieilles artères ne suffit toutefois pas à changer le cœur d’une histoire.

Renoncez à la narration neutre

Il est vrai qu’une frange du lectorat réclame des structures narratives rassurantes car codifiées, répondant à un désir de lecture « confortable ». Cette préférence est logiquement encouragée par des éditeurs y trouvant la garantie de satisfaire une demande a priori de façon simple. Ne voyez pas dans mon évocation de l’existence d’un tel lectorat une tentative ou une volonté de m’en exclure, comme pour dire : « Moi, je ne suis pas comme ça, j’appartiens à une élite qui se reconnaît seulement dans des œuvres tranchant sur une écriture convenue ». Pas du tout.

Au contraire, j’ai – et j’aime – mes propres petites routines de lecteur, avec peut-être le besoin inconscient de m’embourgeoiser dans des procédés littéraires usuels pour mieux m’encanailler dans d’autres moins prévisibles. Comme on s’extrairait d’un fauteuil capitonné pour s’asseoir sur un siège éjectable. Il faut parfois lire et écrire dangereusement, n’est-ce pas ? C’est-à-dire, en renonçant à une neutralité de ton quitte à se faire un brin bousculer dans ses certitudes.

Il est donc bienvenu que ces mêmes éditeurs réservent aussi une place aux écrivains apportant un vent de fraîcheur à leur catalogue. Parmi ces auteurs « novateurs », il y a ceux qui pour se démarquer des propositions habituelles choisissent un angle. Comme dans le journalisme, cela donne un intérêt supplémentaire à leur histoire ; une façon d’aborder un texte que je vous invite à envisager.

Si le choix d’un angle s’inscrit dans une démarche entraînant à la fois l’auteur et le lecteurl’on met les pieds.

 

Quelques caractéristiques de l’angle et du point de vue

 

Dissociez le point de vue de l’angle pour nuancer votre narration

Un point de vue vous engage dans votre vie de tous les jours et, pour ce qui nous intéresse ici, à travers le sujet traité dans votre histoire. C’est votre avis que vous soumettez à l’examen attentif de votre lecteur, soit vous en tant qu’auteur, mais également en tant que personne.

Vous n’êtes en revanche pas obligé d’adhérer – encore heureux – à un angle hors du cadre de votre roman ou de votre nouvelle. Quand le point de vue dira quelque chose de vous, l’angle indiquera la façon dont vous souhaitez braquer votre projecteur sur un aspect particulier de votre récit, mais ne traduira pas obligatoirement votre intime conviction ni ne soulignera des valeurs que vous défendez – et partant, des choses que vous condamnez.

Il est important d’avoir ça à l’esprit, car cela vous permet de déterminer en amont quel degré d’implication vous souhaitez atteindre, et délimiter ainsi les contours de votre discours. Le point de vue est un parti pris, l’angle un éclairage destiné à faire saillir une opinion, disséquer un comportement, analyser les motivations d’un personnage, sans que votre conscience intellectuelle y soit nécessairement associée.

 

Grand angle pour le portrait d’un géant

Si le point de vue et l’angle peuvent évidemment se rejoindre et renvoyer à des principes moraux caractérisant l’auteur, c’est tout sauf une vérité absolue, comme l’exemple suivant suffit à le démontrer.

Marc Dugain, après être entré dans la tête du tueur en série bien réel qu’est Ed Kemper et en avoir fait son narrateur (Al Kenner, dans le roman Avenue des Géants), a écrit dans sa brève note d’auteur figurant à la fin du livre quelque chose m’ayant paru d’une évidence puissante : « Romancer un personnage, c’est le trahir pour mieux servir ce que l’on pressent de sa réalité. » À la lumière de cette phrase, je dois dire que Dugain a accompli la plus impressionnante des trahisons tant son roman nous connecte à la perception glaçante que son personnage a du monde, recréant cet homme dans une réalité qui nous est accessible bien qu’elle nous dépasse. Un prodigieux tour de force qui pourrait donner à croire que l’écrivain a été le compagnon de route, voire le confident de ce monstre.

Et pourtant, à l’heure où j’écris ces lignes, on n’a pas encore déterré de cadavres de femmes mutilées dans le jardin de Marc Dugain.

Cette boutade macabre pour rappeler qu’un angle ne modifie pas l’attitude de l’écrivain, mais que c’est bien ce dernier qui altère son sujet en en choisissant un.

 

Pourquoi l’angle et le point de vue ne racontent-ils pas la même chose ?

Ce qu’il y a d’important à retenir de cet exemple est donc l’angle sous-entendu dans cette note d’auteur : pour cerner son personnage, Dugain ne s’est pas limité à relater une succession d’assassinats, soit la trame balisée mentionnée au début de cet article. Non. Il a comme pressé l’un contre l’autre les hémisphères du cerveau de Kemper/Kenner jusqu’à en extirper ce qu’il pouvait y avoir de plus limpide du bouillonnement noirâtre de ses pensées. Ce qui demeurait compréhensible par-delà l’horreur de ses actes. Ce que nous n’aurions jamais pu saisir si Dugain n’avait pas eu d’autre ambition qu’établir un rapport d’enquête élaboré à la sauce fictive comme il aurait été commode de le faire. De sa vision volontairement faussée – de sa trahison, de cet angle – est née sa vérité d’auteur, et s’est dégagé le portrait tout en nuances d’un être dont les agissements barbares finissent par acquérir une forme de cohérence n’atténuant à aucun moment leur portée.

Si Dugain avait utilisé un point de vue s’imposant via un jugement porté sur son personnage, on peut imaginer que cela aurait induit une vision totalement différente de celui-ci. On le voit, il n’est pas anodin de recourir à l’un ou à l’autre.

  

Impulser votre personnalité dans vos narrations

 

Quand l’angle et le point de vue font des nœuds

Plus on lit, plus on éduque son sens critique, ce qui fait de nous des lecteurs responsables ou en tout cas censés faire la part des choses. Il ne faut cependant pas négliger l’ambiguïté contenue dans le geste que font certains auteurs en direction de leur lectorat, cultivant l’art de l’ambivalence jusqu’à semer un doute qui ne sera jamais tout à fait dissipé.

La frontière entre le choix d’un angle et un point de vue devient alors si ténue que le fond, dilué dans des interrogations, risque de perdre entre autres en pertinence, en cohérence et en lisibilité. Le plus doué des marionnettistes textuels n’est pas à l’abri de s’emmêler les fils jusqu’à désarticuler sa pensée plus que de raison. Alors prudence s’il vous vient l’envie de manipuler votre lecteur…

  

Pourquoi auteur et lecteur doivent-ils se donner la main ?

À un auteur habile doit correspondre un lecteur avisé pour que la confusion n’existe pas entre un point de vue et l’adoption d’un angle. Il arrive que dans l’esprit du public la pensée de l’auteur soit confondue avec les propos tenus par un ou plusieurs de ses personnages, ou par les actions qu’ils mènent, des malentendus qu’il n’est pas toujours aisé d’éviter dans le cas d’un sujet sensible. On remarque le même phénomène chez un réalisateur ou un interprète, des polémiques brouillant parfois le message d’un film ou d’une chanson

Un auteur sait bien sûr soumettre à son lecteur des idéaux auxquels il croit ou mettre en avant des solutions qu’il approuve pour résoudre divers problèmes, du plus insignifiant à celui préoccupant la planète (le choix est vaste). Et il utilise pour ce faire les moyens que je viens de mentionner. Seulement, il lui arrive aussi de dénoncer des travers en donnant la parole à des personnages qui les incarnent, mettant dans leur bouche un discours argumenté, d’où une méprise quant à son intention réelle.

 

Trouver un angle… et ne pas prendre la tangente

Une fois votre angle déterminé, conservez le cap. Il ne serait guère judicieux d’en dévier, sauf à vouloir créer une rupture de ton. Si tel était le cas, ce changement ne devrait pas être gratuit, mais servir votre histoire. Hors de cet effet narratif, on privilégiera la continuité pour asseoir notre vue d’ensemble et donner au récit la coloration souhaitée.

À vous désormais de présenter votre histoire au lecteur comme le plus magnifique des paysages, en lui assurant que sous un certain angle, on a un point de vue imprenable…

 

Référence

Avenue des Géants – Marc Dugain, Éditions Folio

Pour aller plus loin

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Lecture diagnostic – correction de manuscrit

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